LETTRE ENCYCLIQUE
REDEMPTORIS MISSIO
DU SOUVERAIN PONTIFE
JEAN-PAUL II
SUR LA VALEUR PERMANENTE
DU PRÉCEPTE MISSIONNAIRE
Vénérés Frères, chers Fils,
Salut et Bénédiction apostolique!
INTRODUCTION
1. La mission du Christ Rédempteur, confiée à l'Eglise, est encore
bien loin de son achèvement. Au terme du deuxième millénaire après sa
venue, un regard d'ensemble porté sur l'humanité montre que cette
mission en est encore à ses débuts et que nous devons nous engager de
toutes nos forces à son service. C'est l'Esprit qui pousse à annoncer
les grandes œuvres de Dieu: «Annoncer l'Evangile, en effet, n'est pas
pour moi un titre de gloire; c'est une nécessité qui m'incombe. Oui,
malheur à moi si je n'annonçais pas l'Evangile!» (1 Co 9, 16).
Je ressens impérieusement le devoir de répéter ce cri de saint
Paul, au nom de toute l'Eglise. Dès le début de mon pontificat, j'ai
choisi de voyager jusqu'aux extrémités de la terre pour manifester ce
zèle missionnaire; et, précisément, le contact direct avec les peuples
qui ignorent le Christ m'a convaincu davantage encore de l'urgence
de l'activité missionnaire à laquelle je consacre la présente
encyclique.
Le deuxième Concile du Vatican a voulu renouveler la vie et
l'activité de l'Eglise en fonction des besoins du monde contemporain;
il en a souligné le caractère missionnaire en le fondant de
manière dynamique sur la mission trinitaire elle-même. L'élan
missionnaire appartient donc à la nature intime de la vie chrétienne
et il inspire aussi l'œcuménisme: «Que tous soient un ... afin que le
monde croie que tu m'as envoyé» (Jn 17, 21).
2. Les fruits missionnaires du Concile sont déjà abondants: les
Eglises locales se sont multipliées, avec leurs évêques, leur clergé
et leur personnel apostolique; on constate une insertion plus profonde
des communautés chrétiennes dans la vie des peuples, la communion
entre les Eglises entraîne un échange intense de biens spirituels et
de dons; l'engagement des laïcs dans l'évangélisation est en train de
modifier la vie ecclésiale; les Eglises particulières s'ouvrent à la
rencontre, au dialogue et à la collaboration avec les membres d'autres
Eglises chrétiennes et d'autres religions. Et surtout, une conscience
nouvelle s'affirme, à savoir que la mission concerne tous les
chrétiens, tous les diocèses et toutes les paroisses, toutes les
institutions et toutes les associations ecclésiales.
Cependant, en ce «nouveau printemps» du christianisme, on ne peut
taire une tendance négative que ce document désire contribuer à
surmonter: il semble que la mission spécifique ad gentes
devienne moins active, ce qui ne va assurément pas dans le sens des
directives du Concile et de l'enseignement ultérieur du Magistère. Des
difficultés internes et externes ont affaibli l'élan missionnaire de
l'Eglise à l'égard des non-chrétiens, et c'est là un fait qui doit
inquiéter tous ceux qui croient au Christ. Dans l'histoire de l'Eglise,
en effet, le dynamisme missionnaire a toujours été un signe de
vitalité, de même que son affaiblissement est le signe d'une crise de
la foi(1).
Vingt-cinq ans après la conclusion du Concile et la publication du
décret Ad gentes sur l'activité missionnaire, quinze ans après
l'exhortation apostolique Evangelii nuntiandi du Pape
Paul VI, je voudrais inviter l'Eglise à renouveler son engagement
missionnaire, poursuivant ainsi l'enseignement de mes
prédécesseurs à ce sujet(2). Le présent document a un objectif d'ordre
interne: le renouveau de la foi et de la vie chrétienne. En effet, la
mission renouvelle l'Eglise, renforce la foi et l'identité chrétienne,
donne un regain d'enthousiasme et des motivations nouvelles. La foi
s'affermit lorsqu'on la donne! La nouvelle évangélisation des
peuples chrétiens trouvera inspiration et soutien dans l'engagement
pour la mission universelle.
Mais ce qui me pousse plus encore à proclamer l'urgence de
l'évangélisation missionnaire, c'est qu'elle constitue le premier
service que l'Eglise peut rendre à tout homme et à l'humanité entière
dans le monde actuel, lequel connaît des conquêtes admirables mais
semble avoir perdu le sens des réalités ultimes et de son existence
même. «Le Christ Rédempteur — ai-je écrit dans ma première encyclique
— révèle pleinement l'homme à lui-même....] L'homme qui veut se
comprendre lui-même jusqu'au fond...] doit ...] s'approcher du Christ.
...] La Rédemption réalisée au moyen de la Croix a définitivement
redonné à l'homme sa dignité et le sens de son existence dans le
monde»(3).
Il ne manque pas d'autres motivations et d'autres objectifs:
répondre aux nombreuses requêtes d'un document de cette nature;
dissiper les doutes et les ambiguités au sujet de la mission ad
gentes, en confirmant dans leurs engagements nos frères et sœurs
méritants qui se consacrent à l'activité missionnaire ainsi que tous
ceux qui les aident ; promouvoir les vocations missionnaires;
encourager les théologiens à approfondir et à exposer systématiquement
les divers aspects de la mission; relancer la mission de manière
spécifique, en engageant les Eglises particulières, spécialement les
jeunes Eglises, à envoyer et à recevoir des missionnaires; assurer les
non-chrétiens et, en particulier, les pouvoirs publics des pays vers
lesquels s'oriente l'activité missionnaire, que celle-ci a pour fin
unique de servir l'homme en lui révélant l'amour de Dieu qui s'est
manifesté en Jésus Christ.
3. Vous tous les peuples, ouvrez les portes au Christ!
Son Evangile n'enléve rien à la liberté de l'homme, au respect dû aux
cultures, à ce qui est bon en toute religion. En accueillant le
Christ, vous vous ouvrez à la Parole définitive de Dieu, à Celui en
qui Dieu s'est pleinement fait connaître et en qui il nous a montré la
voie pour aller à Lui.
Le nombre de ceux qui ignorent le Christ et ne font pas partie de
l'Eglise augmente continuellement, et même il a presque doublé depuis
la fin du Concile. A l'égard de ce nombre immense d'hommes que le Père
aime et pour qui il a envoyé son Fils, l'urgence de la mission est
évidente.
D'autre part, notre temps offre à l'Eglise de nouveaux motifs
d'agir en ce domaine: l'écroulement d'idéologies et de systèmes
politiques oppressifs; l'ouverture des frontières et l'édification
d'un monde plus uni, grâce au développement des communications; dans
les peuples, la reconnaissance croissante des valeurs évangéliques que
Jésus a incarnées dans sa vie (paix, justice, fraternité, attention
aux plus petits); un modèle de développement économique et technique
sans âme mais qui invite à chercher la vérité sur Dieu, sur l'homme,
sur le sens de la vie.
Dieu ouvre à l'Eglise les horizons d'une humanité plus disposée à
recevoir la semence évangélique. J'estime que le moment est venu
d'engager toutes les forces ecclésiales dans la nouvelle
évangélisation et dans la mission ad gentes. Aucun de ceux qui
croient au Christ, aucune institution de l'Eglise ne peut se
soustraire à ce devoir suprême: annoncer le Christ à tous les peuples.
CHAPITRE I
JÉSUS CHRIST, L'UNIQUE SAUVEUR
4. «A toutes les époques, et plus particulièrement à la nôtre, le
devoir fondamental de l'Eglise - comme je le rappelais dans ma
première encyclique qui avait valeur de programme - est de diriger le
regard de l'homme, d'orienter la conscience et l'expérience de toute
l'humanité vers le mystère du Christ»(4).
La mission universelle de l'Eglise découle de la foi en Jésus
Christ, comme le proclame la profession de foi trinitaire: «Je crois
en un seul Seigneur, Jésus Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père
avant tous les siècles ...]. Pour nous les hommes, et pour notre salut,
il descendit du ciel. Par l'Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge
Marie, et s'est fait homme»(5). L'événement de la Rédemption est le
fondement du salut de tous, «parce que chacun a été inclus dans le
mystère de la Rédemption, et Jésus Christ s'est uni à chacun, pour
toujours, à travers ce mystère»(6). La mission ne peut être comprise
et fondée que dans la foi.
Et pourtant, à cause des changements de l'époque moderne et de la
diffusion de nouvelles conceptions théologiques, certains
s'interrogent: la mission auprès des non-chrétiens est-elle encore
actuelle? N'est-elle pas remplacée par le dialogue inter-religieux?
La promotion humaine n'est-elle pas un objectif suffisant? Le respect
de la conscience et de la liberté n'exclut-il pas toute proposition de
conversion? Ne peut-on faire son salut dans n'importe quelle religion?
Alors, pourquoi la mission?
«Nul ne vient au Père que par moi» (Jn 14, 6)
5. En remontant aux origines de l'Eglise, nous voyons clairement
affirmé que le Christ est l'unique Sauveur de tous, celui qui seul est
en mesure de révéler Dieu et de conduire à Dieu. Aux autorités
religieuses juives qui interrogent les Apôtres au sujet de la guérison
de l'impotent qu'il avait accomplie, Pierre répond: «C'est par le nom
de Jésus Christ le Nazôréen, celui que vous, vous avez crucifié, et
que Dieu a ressuscité des morts, c'est par son nom et par nul autre
que cet homme se présente guéri devant vous ... Car il n'y a pas sous
le ciel d'autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être
sauvés» (Ac 4, 10. 12). Cette affirmation adressée au Sanhédrin,
a une portée universelle, car pour tous - Juifs et païens -, le salut
ne peut venir que de Jésus Christ.
L'universalité de ce salut dans le Christ est affirmée dans tout le
Nouveau Testament. Saint Paul reconnaît dans le Christ ressuscité le
Seigneur: «Car - écrit-il -, bien qu'il y ait, soit au ciel, soit sur
la terre, de prétendus dieux - et de fait il y a quantité de dieux et
quantité de seigneurs -, pour nous en tout cas, il n'y a qu'un seul
Dieu, le Père, de qui tout vient et pour qui nous sommes, et un seul
Seigneur, Jésus Christ, par qui tout existe et par qui nous sommes» (1
Co 8, 5-6). Le Dieu unique et l'unique Seigneur sont proclamés
par contraste avec la multitude des «dieux» et des «seigneurs» que le
peuple reconnaissait. Paul réagit contre le polythéisme du milieu
religieux de son temps et met en relief le trait caractéristique de la
foi chrétienne: la foi en un seul Dieu, et en un seul Seigneur envoyé
par Dieu.
Dans l'Evangile de saint Jean, l'universalité du salut par le
Christ comprend les aspects de sa mission de grâce, de vérité et de
révélation: «Le Verbe est la lumière véritable, qui éclaire tout homme»
(cf. Jn 1, 9). Et encore: «Nul n'a jamais vu Dieu; le Fils
unique, qui est dans le sein du Père, lui l'a fait connaître» (Jn
1, 18; cf. Mt 11, 27). La révélation de Dieu devient, par son
Fils unique, définitive et achevée: « Après avoir, à maintes reprises
et sous maintes formes, parlé jadis aux Pères par les prophètes, Dieu,
en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils qu'il a
établi héritier de toutes choses, par qui aussi il a fait les siècles»
(He 1, 1-2; cf. Jn 14, 6). Dans cette Parole définitive
de sa révélation, Dieu s'est fait connaître en plénitude: il a dit à
l'humanité qui il est. Et cette révélation définitive que Dieu
fait de lui-même est la raison fondamentale pour laquelle l'Eglise est
missionnaire par sa nature. Elle ne peut pas ne pas proclamer
l'Evangile, c'est-à-dire la plénitude de la vérité que Dieu nous a
fait connaître sur lui-même.
Le Christ est l'unique médiateur entre Dieu et les hommes: «Car
Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes,
le Christ Jésus, homme lui-même, qui s'est livré en rançon pour tous.
Tel est le témoignage rendu aux temps marqués et dont j'ai été établi,
moi, héraut et apôtre—je dis vrai, je ne mens pas—, docteur des païens,
dans la foi et la vérité» (1 Tm 2, 5-7; cf. He 4,
14-16). Les hommes ne peuvent donc entrer en communion avec Dieu que
par le Christ, sous l'action de l'Esprit. Sa médiation unique et
universelle, loin d'être un obstacle sur le chemin qui conduit à Dieu,
est la voie tracée par Dieu lui-même, et le Christ en a pleine
conscience. Le concours de médiations de types et d'ordres divers
n'est pas exclu, mais celles-ci tirent leur sens et leur valeur
uniquement de celle du Christ, et elles ne peuvent être considérées
comme parallèles ou complémentaires.
6. Il est contraire à la foi chrétienne d'introduire une quelconque
séparation entre le Verbe et Jésus Christ. Saint Jean affirme
clairement que le Verbe, qui «était au commencement avec Dieu», est
celui-là même qui «s'est fait chair» (Jn 1, 2. 14). Jésus est
le Verbe incarné, Personne une et indivisible: on ne peut pas séparer
Jésus du Christ, ni parler d'un «Jésus de l'histoire» qui serait
différent du «Christ de la foi». L'Eglise connaît et confesse Jésus
comme «le Christ, le Fils du Dieu vivant» (Mt 16, 16). Le
Christ n'est autre que Jésus de Nazareth, et celui-ci est le Verbe de
Dieu fait homme pour le salut de tous. Dans le Christ «habite
corporellement toute la Plénitude de la Divinité» (Col 2,9) et
«de sa plénitude nous avons tous reçu» (Jn 1, 16). Le «Fils
unique qui est dans le sein du Père» (Jn 1, 18) est «le Fils
bien-aimé, en qui nous avons la rédemption ... Dieu s'est plu à faire
habiter en lui toute la Plénitude et, par lui, à réconcilier tous les
êtres pour lui, aussi bien sur la terre que dans les cieux, en faisant
la paix par le sang de sa Croix» (Col 1, 13-14. 19-20). C'est
précisément ce caractère unique du Christ qui lui confère une portée
absolue et universelle par laquelle, étant dans l'histoire, il est le
centre et la fin de l'histoire elle-même(7): «Je suis l'Alpha et
l'Oméga, le Premier et le Dernier, le Principe et la Fin» (Ap
22, 13 ).
S'il est donc normal et utile de prendre en considération les
divers aspects du mystère du Christ, il ne faut jamais perdre de vue
son unité. Alors que nous découvrons peu à peu et que nous mettons en
valeur les dons de toutes sortes, surtout les richesses spirituelles,
dont Dieu a fait bénéficier tous les peuples, il ne faut pas les
disjoindre de Jésus Christ qui est au centre du plan divin de salut.
Comme, «par son Incarnation, le Fils de Dieu s'est en quelque sorte
uni lui-même à tout homme», «nous devons tenir que l'Esprit Saint
offre à tous, d'une façon que Dieu connaît, la possibilité d'être
associés au Mystère pascal»(8). Le plan de Dieu est de «ramener toutes
choses sous un seul Chef, le Christ, les êtres célestes comme les
terrestres» (Ep 1, 10).
La foi au Christ est proposée à la liberté de l'homme
7. L'urgence de l'activité missionnaire résulte de la nouveauté
radicale de la vie apportée par le Christ et vécue par ses
disciples. Cette vie nouvelle est un don de Dieu, et il est demandé à
l'homme de l'accueillir et de le développer, s'il veut se réaliser
selon sa vocation intégrale en se conformant au Christ. Tout le
Nouveau Testament est un hymne à la vie nouvelle pour celui qui croit
au Christ et vit dans son Eglise. Le salut dans le Christ, dont
l'Eglise témoigne et qu'elle annonce, est la communication que Dieu
fait de lui-même: «C'est l'amour qui non seulement crée le bien, mais
qui fait participer à la vie même de Dieu, Père, Fils et Esprit Saint.
En effet, celui qui aime désire se donner lui-même»(9).
Dieu offre à l'homme cette nouveauté de vie. «Peut-on refuser le
Christ et tout ce qu'il a apporté dans l'histoire de l'homme?
Certainement oui. L'homme est libre. L'homme peut dire à Dieu: non.
L'homme peut dire au Christ: non. Mais demeure la question
fondamentale: est-il permis de le faire, et au nom de quoi est-ce
permis?»(10).
8. Dans le monde moderne, il existe une tendance à réduire l'homme
à la seule dimension horizontale. Mais que devient l'homme sans
ouverture à l'Absolu? La réponse se trouve dans l'expérience de tout
homme, mais elle est aussi inscrite dans l'histoire de l'humanité avec
le sang versé au nom des idéologies et par des régimes politiques qui
ont voulu construire une «humanité nouvelle» sans Dieu(11).
Du reste, le Concile Vatican II répond à ceux qui ont le souci de
protéger la liberté de conscience: «La personne humaine a droit à la
liberté religieuse....] Tous les hommes doivent être soustraits à
toute contrainte de la part tant des individus que des groupes sociaux
et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte qu'en matière
religieuse nul ne soit forcé d'agir contre sa conscience ni empêché
d'agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en
public, seul ou associé à d'autres»(12).
L'annonce et le témoignage du Christ, quand ils sont faits dans le
respect des consciences, ne violent pas la liberté. La foi exige la
libre adhésion de l'homme, mais elle doit être proposée parce que les
«multitudes ont le droit de connaître la richesse du mystère du
Christ, dans lequel nous croyons que toute l'humanité peut trouver,
avec une plénitude insoupçonnable, tout ce qu'elle cherche à tâtons au
sujet de Dieu, de l'homme et de son destin, de la vie et de la mort,
de la vérité. ...] C'est pourquoi l'Eglise garde vivant son élan
missionnaire, et même elle veut l'intensifier dans le moment
historique qui est le nôtre»(13). Il faut cependant dire, toujours
avec le Concile, que, « en vertu de leur dignité, tous les hommes,
parce qu'ils sont des personnes, c'est-à-dire doués de raison et de
volonté libre, et, par suite, pourvus d'une responsabilité personnelle,
sont pressés, par leur nature même, et tenus, par obligation morale, à
chercher la vérité, tout d'abord celle qui concerne la religion. Ils
sont tenus aussi à adhérer à la vérité dès qu'ils la connaissent et à
régler toute leur vie selon les exigences de cette vérité»(14).
L'Eglise, signe et instrument du salut
9. L'Eglise est la première bénéficiaire du salut. Le Christ se
l'est acquise par son sang (cf. Ac 20, 28) et l'a appelée à
coopérer avec lui à l'œuvre du salut universel. En effet, le Christ
vit en elle; il est son époux; il assure sa croissance; il accomplit
sa mission par elle.
Le Concile a amplement souligné le rôle de l'Eglise pour le salut
de l'humanité. Tout en reconnaissant que Dieu aime tous les hommes et
leur accorde la possibilité d'être sauvés (cf. 1 Tm 2, 4)(15),
l'Eglise professe que Dieu a constitué le Christ comme unique
médiateur et qu'elle-même est établie comme sacrement universel de
salut(16): «Ainsi donc, à cette unité catholique du peuple de Dieu,
tous les hommes sont appelés; à cette unité appartiennent sous
diverses formes, ou sont ordonnés, et les fidèles catholiques et ceux
qui, par ailleurs, ont foi dans le Christ, et finalement tous les
hommes sans exception que la grâce de Dieu appelle au salut»(17). Il
est nécessaire de tenir ensemble ces deux vérités, à savoir la
possibilité réelle du salut dans le Christ pour tous les hommes et la
nécessité de l'Eglise pour le salut. L'une et l'autre nous aident à
comprendre l'unique mystère salvifique, et nous permettent
ainsi de faire l'expérience de la miséricorde de Dieu et de prendre
conscience de notre responsabilité. Le salut, qui est toujours un don
de l'Esprit, requiert la coopération de l'homme à son propre salut
comme à celui des autres. Telle est la volonté de Dieu, et c'est pour
cela qu'il a fondé l'Eglise ,et l'a incluse dans le plan du salut: ce
peuple messianique, dit le Concile, «établi par le Christ pour
communier à la vie, à la charité et à la vérité, est entre ses mains
l'instrument de la Rédemption de tous les hommes; au monde entier il
est envoyé comme lumière du monde et sel de la terre»(18).
Le salut est offert à tous les hommes
10. L'universalité du salut ne signifie pas qu'il n'est accordé
qu'à ceux qui croient au Christ explicitement et qui sont entrés dans
l'Eglise. Si le salut est destiné à tous, il doit être offert
concrètement à tous. Mais il est évident, aujourd'hui comme dans le
passé, que de nombreux hommes n'ont pas la possibilité de connaître ou
d'accueillir la révélation de l'Evangile, ni d'entrer dans l'Eglise.
Ils vivent dans des conditions sociales et culturelles qui ne le
permettent pas, et ils ont souvent été éduqués dans d'autres
traditions religieuses. Pour eux, le salut du Christ est accessible en
vertu d'une grâce qui, tout en ayant une relation mystérieuse avec
l'Eglise, ne les y introduit pas formellement mais les éclaire d'une
manière adaptée à leur état d'esprit et à leur cadre de vie. Cette
grâce vient du Christ, elle est le fruit de son sacrifice et elle est
communiquée par l'Esprit Saint: elle permet à chacun de parvenir au
salut avec sa libre coopération.
C'est pourquoi le Concile, aprés avoir affirmé le caractère central
du Mystère pascal, déclare: «Et cela ne vaut pas seulement pour ceux
qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté,
dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque
le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l'homme
est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l'Esprit
Saint offre à tous, d'une façon que Dieu connaît, la possibilité
d'être associés au Mystère pascal»(19).
«Nous ne pouvons pas nous taire» (Ac 4, 20)
11. Que dire alors des objections déjà évoquées à l'égard de la
mission ad gentes? Dans le respect de toutes les convictions
religieuses et de toutes les sensibilités, avant tout, nous devons
affirmer avec simplicité notre foi dans le Christ, seul Sauveur de
l'homme, foi que nous avons reçue comme un don d'en haut, sans mérite
de notre part. Nous disons avec Paul: «Je ne rougis pas de l'Evangile:
il est une force de Dieu pour le salut de tout homme qui croit» (Rm
1, 16). Les martyrs chrétiens de tous les temps - et aussi de notre
temps - ont donné et continuent de donner leur vie pour rendre
témoignage de cette foi devant les hommes, convaincus que tout homme a
besoin de Jésus Christ, lui qui a vaincu le péché et la mort et
réconcilié les hommes avec Dieu.
Le Christ s'est proclamé Fils de Dieu, intimement uni au Père, et
il a été reconnu comme tel par ses disciples, confirmant ses paroles
par des miracles et par sa résurrection d'entre les morts. L'Eglise
offre aux hommes l'Evangile, document prophétique qui répond aux
exigences et aux aspirations du cœur humain: il est toujours «Bonne
Nouvelle». L'Eglise ne peut se dispenser de proclamer que Jésus est
venu révéler le visage de Dieu et mériter, par la Croix et la
Résurrection, le salut pour tous les hommes.
A la question pourquoi la mission?, nous répondons, grâce à
la foi et à l'expérience de l'Eglise, que la véritable libération,
c'est s'ouvrir à l'amour du Christ. En lui, et en lui seulement, nous
sommes libérés de toute aliénation et de tout égarement, de la
soumission au pouvoir du péché et de la mort. Le Christ est
véritablement «notre paix» (Ep 2, 14), et «l'amour du Christ
nous presse» (2 Co 5, 14), donnant à notre vie son sens et sa
joie. La mission est un problème de foi; elle est précisément
la mesure de notre foi en Jésus Christ et en son amour pour nous.
Aujourd'hui, la tentation existe de réduire le christianisme à une
sagesse purement humaine, en quelque sorte une science pour bien
vivre. En un monde fortement sécularisé, est apparue une «sécularisation
progressive du salut », ce pourquoi on se bat pour l'homme, certes,
mais pour un homme mutilé, ramené à sa seule dimension horizontale.
Nous savons au contraire que Jésus est venu apporter le salut intégral
qui saisit tout l'homme et tous les hommes, en les ouvrant à la
perspective merveilleuse de la filiation divine.
Pourquoi la mission? Parce que, à nous comme à saint Paul «a
été confiée cette grâce-là, d'annoncer aux païens l'insondable
richesse du Christ» (Ep 3, 8). La nouveauté de la vie en lui
est la Bonne Nouvelle pour l'homme de tous les temps: tous les hommes
y sont appelés et destinés. Tous la recherchent effectivement même si
c'est parfois de manière confuse, et tous ont le droit de connaître la
valeur de ce don et d'y accéder. L'Eglise, et en elle tout chrétien,
ne peut cacher ni garder pour elle cette nouveauté et cette richesse,
reçues de la bonté divine pour être communiquées à tous les hommes.
Voilà pourquoi la mission découle non seulement du précepte formel
du Seigneur, mais aussi de l'exigence profonde de la vie de Dieu en
nous. Ceux qui font partie de l'Eglise catholique doivent se
considérer comme privilégiés et, de ce fait, d'autant plus engagés à
donner un témoignage de foi et de vie chrétienne qui soit un
service à l'égard de leurs frères et une réponse due à Dieu, se
souvenant que «la grandeur de leur condition doit être rapportée non à
leurs mérites, mais à une grâce spéciale du Christ; s'ils n'y
correspondent pas par la pensée, la parole et l'action, ce n'est pas
le salut qu'elle leur vaudra, mais un plus sévère jugement»(20).
CHAPITRE II
LE ROYAUME DE DIEU
12. « "Dieu riche en miséricorde" est Celui que Jésus Christ nous a
révélé comme Père: c'est Lui, son Fils, qui nous l'a manifesté et fait
connaître en lui-même»(21). C'est là ce que j'écrivais au début de
l'encyclique Dives in misericordia, pour montrer que le Christ
est la révélation et l'incarnation de la miséricorde du Père. Le salut
consiste à croire et à accueillir le mystère du Père et de son amour,
qui se manifeste et se donne en Jésus par l'Esprit. Ainsi s'accomplit
le Règne de Dieu, préparé dès l'Ancienne Alliance, mis en œuvre par le
Christ et dans le Christ, annoncé à toutes les nations par l'Eglise
qui agit et prie pour sa réalisation parfaite et définitive.
L'Ancien Testament atteste que Dieu a choisi et constitué un peuple
pour révéler et mettre en œuvre son plan d'amour. Mais, en même temps,
Dieu est créateur et père de tous les hommes, il prend soin de tous, à
tous il étend sa bénédiction (cf. Gn 12, 3) et avec tous il a
conclu une alliance (cf. Gn 9, 1-17). Israël fait l'expérience
d'un Dieu personnel et sauveur (cf. Dt 4, 37; 7, 6-8; Is
43, 1-7) dont il devient ainsi le témoin et le porte-parole au milieu
des nations. Au cours de son histoire, Israël prend conscience que son
élection a une portée universelle (cf., par ex., Is 2, 2-5; 25,
6-8; 60, 1-6; Jr 3, 17; 16, 19).
Le Christ rend présent le Royaume
13. Jésus de Nazareth conduit à son terme le plan de Dieu. Après
avoir reçu l'Esprit Saint au baptême, il manifeste sa vocation
messianique; il parcourt la Galilée, «proclamant l'Evangile de Dieu et
disant: "Le temps est accompli et le Royaume de Dieu est tout proche:
repentez-vous et croyez à l'Evangile"» (Mc 1, 14-15; cf. Mt
4, 17; Lc 4, 43 ) . La proclamation et l'instauration du
Royaume de Dieu sont l'objet de sa mission: «C'est pour cela que j'ai
été envoyé» (Lc 4, 43). Mais il y a plus: Jésus est lui-même la
Bonne Nouvelle, comme il le déclare dans la synagogue de son village,
dès le début de sa mission, en s'appliquant la parole d'Isaie sur
l'Oint, envoyé par l'Esprit du Seigneur (cf. Lc 4, 14-21). Le
Christ étant la Bonne Nouvelle, il y a en lui identité entre le
message et le messager, entre le dire, l'agir et l'être. Sa force et
le secret de l'efficacité de son action résident dans sa totale
identification avec le message qu'il annonce: il proclame la Bonne
Nouvelle non seulement par ce qu'il dit ou ce qu'il fait, mais par ce
qu'il est.
Le ministère de Jésus est décrit dans le contexte de ses voyages
dans son pays. L'horizon de sa mission avant la Pâque se concentre sur
Israël; toutefois, il y a en Jésus un élément nouveau d'importance
primordiale. La réalité eschatologique n'est pas renvoyée à une fin du
monde éloignée, mais elle devient proche et commence à advenir. Le
Royaume de Dieu est tout proche (cf. Mc 1, 15), on prie pour
qu'il vienne (cf. Mt 6, 10), la foi le voit déjà à l'œuvre dans
les signes, tels les miracles (cf. Mt 11, 4-5), les exorcismes
(cf. Mt 12, 25-28), le choix des Douze (cf. Mc 3,
13-19), l'annonce de la Bonne Nouvelle aux pauvres (cf. Lc 4,
18). Dans les rencontres de Jésus avec les païens, il apparaît
clairement que l'accès au Royaume advient par la foi et la conversion
(cf. Mc 1, 15), et non du fait d'une simple appartenance
ethnique.
Le Règne que Jésus inaugure est le Règne de Dieu. Jésus lui-même
révèle qui est ce Dieu qu'il désigne par le terme familier de « Abba
», Père (Mc 14, 36). Dieu, révélé surtout dans les paraboles
(cf. Lc 15, 3-32: Mt 20, 1-16), est sensible aux besoins
et aux souffrances de tout homme: il est un Père plein d'amour et de
compassion qui pardonne et accorde gratuitement les grâces demandées.
Saint Jean nous dit que « Dieu est Amour » (1 Jn 4, 8. 16).
Tout homme est donc invité à « se convertir » et à « croire » à
l'amour miséricordieux de Dieu pour lui: le Royaume croîtra dans la
mesure où tous les hommes apprendront à se tourner vers Dieu comme
vers un Père dans l'intimité de la prière (cf. Lc 11, 2; Mt
23, 9) et s'efforceront d'accomplir sa volonté (cf. Mt 7, 21).
Caractéristiques et exigences du Royaume
14. Jésus révèle progressivement les caractéristiques et les
exigences du Royaume par ses paroles, ses œuvres et sa personne.
Le Royaume de Dieu est destiné à tous les hommes, car tous sont
appelés à en être les membres. Pour souligner cet aspect, Jésus s'est
fait proche surtout de ceux qui étaient en marge de la société, leur
accordant sa préférence, lorsqu'il annonçait la Bonne Nouvelle. Au
début de son ministère, il proclame qu'il a été envoyé pour porter la
Bonne Nouvelle aux pauvres (cf. Lc 4, 18). A tous les rejetés
et à tous les méprisés, il déclare: « Heureux, vous les pauvres » (Lc
6, 20); de plus, il amène ces marginaux à vivre déjà une expérience de
libération: il demeure avec eux, il va manger avec eux (cf. Lc
5, 30; 15, 2), il les traite comme des égaux et des amis (cf. Lc
7, 34), il leur fait sentir qu'ils sont aimés de Dieu et révèle ainsi
l'immense tendresse de Dieu envers les plus démunis et les pécheurs
(cf. Lc 15, 1-32).
La libération et le salut qu'apporte le Royaume de Dieu atteignent
la personne humaine dans ses aspects physiques et spirituels. Deux
gestes caractérisent la mission de Jésus: guérir et pardonner. Ses
nombreuses guérisons montrent sa grande compassion en face de la
misère humaine; mais elles signifient aussi qu'il n'y aura plus, dans
le Royaume, ni maladies ni souffrances et que, dès le début, la
mission tend à libérer les personnes de leurs maux. Dans la
perspective de Jésus, les guérisons sont également signes du salut
spirituel, c`est-à-dire de la libération du péché. En accomplissant
des gestes de guérison, Jésus invite à la foi, à la conversion et au
désir du pardon (cf. Lc 5, 24). Quand est reçu le don de la foi,
la guérison pousse à aller plus loin: elle introduit dans le salut
(cf. Lc 18, 42-43). Les gestes de libération de la possession
du démon, mal suprême et symbole du péché et de la rébellion contre
Dieu, sont des signes que « le Royaume de Dieu est arrivé jusqu'à vous
» (Mt 12, 28).
15. Le Royaume doit transformer les rapports entre les hommes et se
réalise progressivement, au fur et à mesure qu'ils apprennent à
s'aimer, à se pardonner, à se mettre au service les uns des autres.
Jésus reprend toute la Loi, en la centrant sur le commandement de
l'amour (cf. Mt 22, 34-40; Lc 10, 25-28). Avant de
quitter les siens, Jésus leur donne un « commandement nouveau »: «
Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés » (Jn 13,
34; cf. 15, 12). L'amour dont Jésus a aimé le monde trouve son
expression la plus haute dans le don de sa vie pour les hommes (cf.
Jn 15, 13) qui manifeste l'amour que le Père a pour le monde (cf.
Jn 3, 16). C'est pourquoi la nature du Royaume est la communion
de tous les êtres humains entre eux et avec Dieu.
Le Royaume concerne les personnes humaines, la société, le monde
entier. Travailler pour le Royaume signifie reconnaître et favoriser
le dynamisme divin qui est présent dans l'histoire humaine et la
transforme. Construire le Royaume signifie travailler pour la
libération du mal dans toutes ses formes. En un mot, le Royaume de
Dieu est la manifestation et la réalisation de son dessein de salut
dans sa plénitude.
Le Royaume de Dieu est accompli et proclamé dans la Personne
du Ressuscité
16. En ressuscitant Jésus d'entre les morts, Dieu a vaincu la mort
et, dans le Christ, il a inauguré définitivement son Règne. Pendant sa
vie terrestre, Jésus est le prophète du Royaume et, après sa Passion,
sa Résurrection et son Ascension au ciel, il participe à la puissance
de Dieu et à son pouvoir sur le monde (cf. Mt 28, 18; Ac
2, 36; Ep 1, 18-21). La Résurrection confère une portée
universelle au message du Christ, à son action et à toute sa mission.
Les disciples se rendent compte que le Royaume est déjà présent dans
la personne de Jésus et qu'il est instauré peu à peu dans l'homme et
dans le monde par un lien mystérieux avec lui.
Après la Résurrection, en effet, ils prêchaient le Royaume,
annonçant que Jésus est mort et ressuscité. Philippe, en Samarie «annonçait
la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu et du nom dé Jésus Christ» (Ac
8, 12). A Rome, Paul «proclamait le Royaume de Dieu et enseignait ce
qui concerne le Seigneur Jésus Christ» (cf. Ac 28, 31). Les
premiers chrétiens annonçaient eux aussi, «le Royaume du Christ et de
Dieu» (Ep 5, 5; cf. Ap 11, 15; 12, 10), ou bien «le
Royaume éternel de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ» (2 P
1, 11). C'est sur l'annonce de Jésus Christ, avec qui s'identifie le
Royaume, qu'est centrée la prédication de l'Eglise primitive.
Aujourd'hui, il faut de même unir l'annonce du Royaume de Dieu
(le contenu du «kérygme» de Jésus) et la proclamation de
l'événement Jésus Christ (c'est-à-dire le «kérygme» des Apôtres).
Les deux annonces se complètent et s'éclairent réciproquement.
Le Royaume en rapport avec le Christ et l'Eglise
17. On parle beaucoup aujourd'hui du Royaume, mais pas toujours en
accord avec la pensée de l'Eglise. Il existe, en effet, des
conceptions du salut et de la mission que l'on peut appeler «anthropocentriques»,
au sens réducteur du terme, dans la mesure où elles sont centrées sur
les besoins terrestres de l'homme. Suivant cette manière de voir, le
Royaume tend à devenir une réalité exclusivement humaine et
sécularisée où ce qui compte, ce sont les programmes et les luttes
pour la libération sociale et économique, politique et aussi
culturelle, mais avec un horizon fermé à la transcendance. Sans nier
qu'il y ait des valeurs à promouvoir également à ce niveau, cette
conception reste toutefois dans les limites d'un royaume de l'homme
privé de ses dimensions authentiques et profondes, et elle se traduit
facilement par l'une des idéologies de progrès purement terrestre. Le
Royaume de Dieu, au contraire, «n'est pas de ce monde..., il n'est pas
d'ici » (cf. Jn 18, 36).
Il y a d'autres conceptions qui mettent délibérément l'accent sur
le Royaume et se définissent comme «régnocentriques»; elles mettent en
avant l'image d'une Eglise qui ne pense pas à elle-même, mais se
préoccupe seulement de témoigner du Royaume et de le servir. C'est une
« Eglise pour les autres», dit-on, comme le Christ est «l'homme pour
les autres». On analyse la tâche de l'Eglise comme si elle devait être
accomplie dans deux directions: d'une part, promouvoir ce qu'on nomme
les «valeurs du Royaume», telles que la paix, la justice, la liberté,
la fraternité; d'autre part, favoriser le dialogue entre les peuples,
les cultures, les religions, afin que, grâce à un enrichissement
mutuel, ils aident le monde à se renouveler et à avancer toujours plus
vers le Royaume.
A côté d'aspects positifs, ces conceptions comportent souvent des
aspects négatifs. D'abord, elles gardent le silence sur le Christ: le
Royaume dont elles parlent se fonde sur un «théocentrisme», parce que—dit-on—le
Christ ne peut pas être compris par ceux qui n'ont pas la foi
chrétienne, alors que les peuples, les cultures et les diverses
religions peuvent se rencontrer autour de l'unique réalité divine,
quel que soit son nom. Pour le même motif, elles privilégient le
mystère de la création qui se reflète dans la diversité des cultures
et des convictions, mais elles se taisent sur le mystère de la
Rédemption. En outre, le Royaume tel qu'elles l'entendent, finit par
marginaliser ou sous-estimer l'Eglise, par réaction à un «ecclésiocentrisme»
supposé du passé et parce qu'elles ne considèrent l'Eglise elle-même
que comme un signe, d'ailleurs non dépourvu d'ambiguïté.
18. Or il ne s'agit pas là du Royaume de Dieu tel que nous le
connaissons par la Révélation et que l'on ne peut séparer ni du Christ
ni de l'Eglise.
Comme il a été dit, non seulement le Christ a annoncé le Royaume,
mais c'est en lui que le Royaume lui-même s'est rendu présent et s'est
accompli, et pas seulement par ses paroles et par ses actes: «Avant
tout, le Royaume se manifeste dans la personne même du Christ, Fils de
Dieu et Fils de l'homme, venu "pour servir et donner sa vie en rançon
d'une multitude" (Mc 10, 45)»(22). Le Royaume de Dieu n'est pas
un concept, une doctrine, un programme que l'on puisse librement
élaborer, mais il est avant tout une Personne qui a le visage
et le nom de Jésus de Nazareth, image du Dieu invisible(23). Si l'on
détache le Royaume de Jésus, on ne prend plus en considération le
Royaume de Dieu qu'il a révélé, et l'on finit par altérer le sens du
Royaume, qui risque de se transformer en un objectif purement humain
ou idéologique, et altérer aussi l'identité du Christ, qui n'apparaît
plus comme le Seigneur à qui tout doit être soumis (cf. 1 Co
15, 27).
De même, on ne peut disjoindre le Royaume et l'Eglise. Certes,
l'Eglise n'est pas à elle-même sa propre fin, car elle est ordonnée au
Royaume de Dieu dont elle est germe, signe et instrument. Mais, alors
qu'elle est distincte du Christ et du Royaume, l'Eglise est unie
indissolublement à l'un et à l'autre. Le Christ a doté l'Eglise, son
corps, de la plénitude des biens et des moyens de salut; l'Esprit
Saint demeure en elle, la vivifie de ses dons et de ses charismes, il
la sanctifie, la guide et la renouvelle sans cesse(24). Il en résulte
une relation singulière et unique qui, sans exclure l'action du Christ
et de l'Esprit Saint hors des limites visibles de l'Eglise, confère à
celle-ci un rôle spécifique et nécessaire. D'où aussi le lien spécial
de l'Eglise avec le Royaume de Dieu et du Christ qu'elle a «la mission
d'annoncer et d'instaurer dans toutes les nations»(25).
19. C'est dans cette perspective d'ensemble qu'il faut comprendre
la réalité du Royaume. Certes, il exige la promotion des biens humains
et des valeurs que l'on peut bien dire «évangéliques», parce qu'elles
sont intimement liées à la Bonne Nouvelle. Mais cette promotion, à
laquelle l'Eglise tient, ne doit cependant pas être séparée de ses
autres devoirs fondamentaux, ni leur être opposée, devoirs tels que
l'annonce du Christ et de son Evangile, la fondation et le
développement de communautés qui réalisent entre les hommes l'image
vivante du Royaume. Que l'on ne craigne pas de tomber là dans une
forme d' «ecclésiocentrisme»! Paul VI, qui a affirmé l'existence d'«un
lien profond entre le Christ, l'Eglise et l'évangélisation»(26), a dit
aussi: «L'Eglise n'est pas à elle-même sa propre fin, mais elle désire
avec ardeur être tout entière du Christ, dans le Christ et pour le
Christ; tout entière également des hommes, parmi les hommes et pour
les hommes»(27).
L'Eglise au service du Royaume
20. L'Eglise est au service du Royaume effectivement et
concrètement. Elle l'est, avant tout, par l'appel à la conversion:
c'est le service premier et fondamental rendu à la venue du Royaume
dans les personnes et dans la société humaine. Le salut eschatologique
commence dès maintenant par la vie nouvelle dans le Christ: «A tous
ceux qui l'ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de
Dieu, à ceux qui croient en son nom» (Jn 1, 12).
L'Eglise est au service du Royaume quand elle fonde des communautés
et quand elle institue des Eglises particulières qu'elle conduit à la
maturité de la foi et de la charité, dans l'ouverture aux autres, dans
le service de la personne et de la société, dans la compréhension et
l'estime des institutions humaines.
L'Eglise est aussi au service du Royaume quand elle répand dans le
monde les «valeurs évangéliques» qui sont l'expression du Royaume et
aident les hommes à accueillir le plan de Dieu. Il est donc vrai que
la réalité commencée du Royaume peut se trouver également au-delà des
limites de l'Eglise, dans l'humanité entière, dans la mesure où
celle-ci vit les «valeurs évangéliques » et s'ouvre à l'action de
l'Esprit qui souffle où il veut et comme il veut (cf. Jn 3, 8);
mais il faut ajouter aussitôt que cette dimension temporelle du
Royaume est incomplète si elle ne s'articule pas avec le Règne du
Christ, présent dans l'Eglise et destiné à la plénitude
eschatologique(28).
Les multiples perspectives du Royaume de Dieu(29) n'affaiblissent
pas les fondements et les finalités de l'activité missionnaire, elles
les renforcent plutôt et les élargissent. L'Eglise est sacrement du
salut pour toute l'humanité et son action ne se limite pas à ceux qui
acceptent son message. Elle est force dynamique sur le chemin de
l'humanité vers le Règne eschatologique, elle est signe et promotrice
des valeurs évangéliques parmi les hommes(30). L'Eglise contribue à ce
chemin de conversion au projet de Dieu par son témoignage et par ses
activités, comme le dialogue, la promotion humaine, l'engagement pour
la justice et la paix, l'éducation et le soin des malades,
l'assistance aux pauvres et aux petits, s'en tenant toujours fermement
au primat de la transcendance et de la spiritualité, prémices du salut
eschatologique.
L'Eglise est enfin au service du Royaume par son intercession, car
le Royaume est de soi don et œuvre de Dieu, comme le rappellent les
paraboles évangéliques et la prière que Jésus nous a enseignée. Nous
devons le demander, l'accueillir, le faire grandir en nous; mais nous
devons aussi travailler pour qu'il soit accueilli par les hommes et
grandisse parmi eux, jusqu'au jour où le Christ « remettra la royauté
à Dieu le Père» et où «Dieu sera tout en tous» (cf. 1 Co 15,
24. 28).
CHAPITRE III
L'ESPRIT SAINT, PROTAGONISTE DE LA MISSION
21. «Au sommet de la mission messianique de Jésus, l'Esprit Saint
se rend présent au sein du mystère pascal dans sa qualité de sujet
divin: il est celui qui doit maintenant continuer l'œuvre salvifique
enracinée dans le sacrifice de la Croix. Cette œuvre, bien sûr, est
confiée par Jésus à des hommes: aux Apôtres, à l'Eglise. Toutefois, en
ces hommes et par eux, l'Esprit Saint demeure le sujet transcendant de
la réalisation de cette œuvre dans l'esprit de l'homme et dans
l'histoire du monde»(31). L'Esprit Saint, en effet, est le
protagoniste de toute la mission ecclésiale: son action ressort
éminemment dans la mission ad gentes, comme on le voit dans
l'Eglise primitive avec la conversion de Corneille (cf. Ac 10),
avec les décisions sur les problèmes qui se font jour (cf. Ac
15), avec le choix des territoires et des peuples (cf. Ac 16,
6-8). L'Esprit agit par les Apôtres, mais il agit en même temps dans
les auditeurs: «Par son action, la Bonne Nouvelle pénètre dans les
consciences et dans les cœurs humains et se diffuse dans l'histoire.
En tout cela, l'Esprit donne la vie»(32).
L'envoi «jusqu'aux extrémités de la terre» (Ac
1, 8)
22. Tous les évangélistes, quand ils font le récit de la rencontre
du Ressuscité avec les Apôtres, concluent par l'envoi en mission:
«Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc, de
toutes les nations faites des disciples ... Et voici que je suis avec
vous pour toujours jusqu'à la fin du monde» (Mt 28, 18-20; cf.
Mc 16, 15-18; Lc 24, 46-49; Jn 20, 21-23).
Cet envoi est un envoi dans l'Esprit, comme il apparaît
clairement dans le texte de saint Jean: le Christ envoie les siens
dans le monde, comme le Père l'a envoyé, et, pour cela, il leur donne
l'Esprit. A son tour, Luc unit étroitement le témoignage que les
Apôtres devront rendre au Christ et l'action de l'Esprit qui les
rendra capables d'accomplir la mission reçue.
23. Les diverses formes de l'«envoi en mission» comportent des
points communs et chacune a des traits caractéristiques; mais deux
éléments se retrouvent dans toutes les versions. D'abord, la dimension
universelle de la tâche confiée aux Apôtres: «Toutes les nations» (Mt
28, 19); «dans le monde entier ..., à toute la création» (Mc
16, 15); «toutes les nations» (Lc 24, 47); «jusqu'aux
extrémités de la terre» (Ac 1, 8). En second lieu, l'assurance
donnée par le Seigneur qu'ils ne resteront pas seuls pour accomplir
cette tâche, mais qu'ils recevront la force et les moyens de remplir
leur mission. Ainsi se manifestent la présence et la puissance de
l'Esprit, de même que l'aide de Jésus: «Ils s'en allèrent prêcher en
tout lieu, le Seigneur agissant avec eux» (Mc 16, 20).
En ce qui concerne les différences d'accent dans le précepte, Marc
présente la mission comme proclamation ou kérygme: «Proclamez
l'Evangile» (Mc 16, 15). Le but de l'évangéliste est de
conduire les lecteurs à redire la profession de foi de Pierre: «Tu es
le Christ» (Mc 8, 29) et à dire, comme le centurion romain
devant Jésus mort sur la Croix: «Vraiment cet homme était Fils de Dieu»
(Mc 15, 39). En Matthieu, l'accent missionnaire est mis sur la
fondation de l'Eglise et sur son enseignement (cf. Mt 28,
19-20; 16, 18): chez lui donc, cet envoi en mission fait ressortir que
la proclamation de l'Evangile doit être complétée par une catéchèse
d'ordre ecclésial et sacramentel. En Luc, la mission est présentée
comme un témoignage (cf. Lc 24, 48; Ac 1, 8) qui porte
surtout sur la Résurrection (cf. Ac 1, 22). Le missionnaire est
invité à croire à la puissance transformante de l'Evangile et à
annoncer ce que Luc montre bien, c'est-à-dire la conversion à l'amour
et à la miséricorde de Dieu, l'expérience d'une libération intégrale
de tout mal jusqu'à sa racine, le péché.
Jean est le seul à parler explicitement d'envoi—terme qui équivaut
à «mission»—et il relie directement la mission que Jésus confie à ses
disciples à celle qu'il a reçue du Père: «Comme le Père m'a envoyé,
moi aussi je vous envoie» (Jn 20, 21). Jésus, se tournant vers
son Père, dit: « Comme tu m'as envoyé dans le monde, moi aussi, je les
ai envoyés dans le monde» (Jn 17, 18). Toute la portée
missionnaire de l'Evangile de Jean se trouve exprimée dans la «prière
sacerdotale »: «La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le
seul véritable Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ» (Jn
17, 3). Le but dernier de la mission est de faire participer à la
communion qui existe entre le Père et le Fils: les disciples doivent
vivre entre eux l'unité, demeurant dans le Père et le Fils, afin que
le monde reconnaisse et croie (cf. Jn 17, 21-23). C'est là un
texte missionnaire significatif! Il fait comprendre qu'on est
missionnaire avant tout par ce que l'on est, en tant que membre
de l'Eglise qui vit profondément l'unité dans l'amour, avant de l'être
par ce que l'on dit ou par ce que l'on fait.
Ainsi les quatre Evangiles attestent un pluralisme dans l'unité
fondamentale de la même mission qui reflète des expériences et des
situations différentes dans les premières communautés chrétiennes;
c'est le fruit du dynamisme communiqué par l'Esprit lui-même; cela
invite à être attentif aux divers charismes missionnaires, ainsi
qu'aux diverses conditions humaines et aux différents milieux. Tous
les évangélistes soulignent cependant que la mission des disciples est
une coopération à celle du Christ: «Voici que je suis avec vous pour
toujours jusqu'à la fin du monde» (Mt 28, 20). C'est pourquoi
la mission ne s'appuie pas sur les capacités humaines, mais sur la
puissance du Ressuscité.
L'Esprit guide la mission
24. La mission de l'Eglise, comme celle de Jésus, est l'œuvre de
Dieu ou - comme le dit fréquemment Luc - l'œuvre de l'Esprit. Après la
résurrection et l'ascension de Jésus, les Apôtres vivent une
expérience forte qui les transforme: la Pentecôte. La venue de
l'Esprit Saint fait d'eux des témoins et des prophètes
(cf. Ac 1, 8; 2, 17-18), les pénétrant d'une tranquille audace
qui les pousse à transmettre aux autres leur expérience de Jésus et
l'espérance qui les anime. L'Esprit leur donne la capacité de
témoigner de Jésus avec «assurance»(33).
Quand les évangélisateurs sortent de Jérusalem, l'Esprit assume
plus encore le rôle de «guide» pour le choix des personnes ou des
voies de la mission. Son action parait spécialement dans l'impulsion
donnée à la mission qui, effectivement, s'étend de Jérusalem à toute
la Judée et à la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre, suivant
la parole de Jésus.
Les Actes rapportent la synthèse de six «discours
missionnaires» adressés aux Juifs aux commencements de l'Eglise (cf.
Ac 2, 22-39; 3, 12-26; 4, 9-12; 5, 29-32; 10, 34-43; 13,
16-41). Ces discours-modèles, prononcés par Pierre et par Paul,
annoncent Jésus, invitent à «se convertir», c'est-à-dire à accueillir
Jésus dans la foi et à se laisser transformer en lui par l'Esprit.
Paul et Barnabé sont poussés par l'Esprit vers les païens (cf.
Ac 13, 46-48), ce qui ne se produit pas sans tensions et sans
difficultés. Comment les païens convertis doivent-ils vivre leur foi
en Jésus? Sont-ils tenus par la tradition du judaisme et par la loi de
la circoncision? Au premier Concile, qui réunit à Jérusalem autour des
Apôtres les membres de diverses Eglises, une décision est prise,
reconnue comme inspirée par l'Esprit: il n'est pas nécessaire qu'un
païen se soumette à la loi juive pour devenir chrétien (cf. Ac
15, 5-11. 28). A partir de ce moment, l'Eglise ouvre ses portes et
devient la maison dans laquelle tous peuvent entrer et se sentir à
leur aise, en conservant leur culture et leurs traditions, pourvu
qu'elles ne soient pas en opposition avec l'Evangile.
25. Les missionnaires ont agi dans le même sens, en tenant compte
des attentes et des espérances des gens, de leurs angoisses et de
leurs souffrances, de leur culture, pour leur annoncer le salut dans
le Christ. Les discours de Lystres et d'Athènes (cf. Ac 14,
15-17; 17, 22-31) sont reconnus comme des modèles pour
l'évangélisation des païens: Paul y entre en «dialogue» avec les
valeurs culturelles et religieuses des différents peuples. Aux
habitants de la Lycaonie, qui pratiquaient une religion cosmique, il
rappelle des expériences religieuses en rapport avec le cosmos; avec
les Grecs, il discute de philosophie et cite leurs poètes (cf. Ac
17, 18. 26-28). Le Dieu qu'il veut leur révéler est déjà présent dans
leur vie: c'est lui, en effet, qui les a créés et qui dirige
mystérieusement les peuples et l'histoire; cependant, pour reconnaître
le vrai Dieu, il faut qu'ils renoncent aux faux dieux qu'ils ont
eux-mêmes fabriqués et qu'ils s'ouvrent à celui que Dieu a envoyé pour
remédier à leur ignorance et pour satisfaire l'attente de leur cœur.
Ce sont là des discours qui présentent des exemples d'inculturation de
l'Evangile.
Sous l'impulsion de l'Esprit, la foi chrétienne s'ouvre
délibérément aux «nations» et le témoignage du Christ s'étend aux
centres les plus importants de la Méditerranée orientale pour arriver
jusqu'à Rome et aux confins de l'Occident. C'est l'Esprit qui pousse à
aller toujours au-delà, non seulement du point de vue géographique
mais aussi au-delà des barrières ethniques et religieuses, pour
accomplir une mission réellement universelle.
L'Esprit rend toute l'Eglise missionnaire
26. L'Esprit incite le groupe des croyants à se constituer en «communauté»,
en Eglise. Après la première annonce de Pierre, le jour de la
Pentecôte, et les conversions qui ont suivi, la première communauté se
forme (cf. Ac 2, 42-47; 4, 32-35).
L'un des objectifs centraux de la mission, en effet, est de réunir
le peuple pour écouter l'Evangile, pour la communion fraternelle, pour
la prière et l'Eucharistie. Vivre la «communion fraternelle» (koinonia),
cela signifie n'avoir «qu'un cœur et qu'une âme» (Ac 4, 32), en
instaurant la communion à tous les points de vue: humain, spirituel et
matériel. De fait, la vraie communauté chrétienne s'engage à
distribuer les biens terrestres pour qu'il n'y ait pas d'indigents et
pour que tous puissent avoir accès à ces biens «selon les besoins de
chacun» (Ac 2, 45; 4, 35). Les premières communautés, où
régnaient «l'allégresse et la simplicité de cœur» (Ac 2, 46),
étaient dynamiques, ouvertes et missionnaires: elles «avaient la
faveur de tout le peuple» (Ac 2, 47). Avant même d'être une
action, la mission est un témoignage et un rayonnement(34).
27. Les Actes montrent que la mission, qui s'adresse d'abord
à Israël puis aux nations, se développe à différents niveaux. C'est
d'abord le groupe des Douze qui, comme un seul corps conduit par
Pierre, proclame la Bonne Nouvelle. Puis, c'est la communauté des
croyants qui, par sa manière de vivre et d'agir, porte témoignage au
Seigneur et convertit les païens (cf. Ac 2, 46-47). Il y a
encore les envoyés spéciaux qui annoncent l'Evangile. Ainsi, la
communauté chrétienne d'Antioche envoie ses membres en mission: après
avoir jeûné, prié et célébré l'Eucharistie; elle se rend compte que
l'Esprit a choisi Paul et Barnabé pour être envoyés en mission (cf.
Ac 13, 1-4). A ses origines, la mission est donc considérée comme
un devoir communautaire et une responsabilité de l'Eglise locale qui a
besoin précisément de « missionnaires » pour avancer vers de nouvelles
frontières. A côté de ces envoyés, il y en avait d'autres qui
témoignaient spontanément de la nouveauté qui avait transformé leur
vie; ils reliaient alors les communautés en voie de constitution à
l'Eglise apostolique.
La lecture des Actes nous fait comprendre que, au commencement de
l'Eglise, la mission ad gentes, tout en disposant de missionnaires « à
vie » qui s'y consacraient en vertu d'une vocation particulière, était
en réalité considérée comme le fruit normal de la vie chrétienne,
l'engagement de tout croyant par le témoignage personnel et par
l'annonce explicite lorsqu'elle était possible.
L'Esprit est present et agissant en tout temps et en tout
lieu
28. L'Esprit se manifeste d'une manière particulière dans l'Eglise
et dans ses membres; cependant sa présence et son action sont
universelles, sans limites d'espace ou de temps(35). Le Concile
Vatican II rappelle l'œuvre de l'Esprit dans le cœur de tout homme,
par les « semences du Verbe », dans les actions même religieuses, dans
les efforts de l'activité humaine qui tendent vers la vérité, vers le
bien, vers Dieu(36).
L'Esprit offre à l'homme « lumière et forces pour lui permettre de
répondre à sa très haute vocation »; par l'Esprit, « l'homme parvient,
dans la foi, à contempler et à goûter le mystère de la volonté divine
»; et « nous devons tenir que l'Esprit Saint offre à tous, d'une façon
que Dieu connaît, la possibilité d'être associés au Mystère pascal
»(37). Dans tous les cas, l'Eglise sait que « l'homme, sans cesse
sollicité par l'Esprit de Dieu, ne sera jamais tout à fait indifférent
au problème religieux » et qu'il « voudra toujours connaître, ne
serait-ce que confusément, la signification de sa vie, de ses
activités et de sa mort »(38). L'Esprit est donc à l'origine même de
l'interrogation existentielle et religieuse de l'homme qui ne naît pas
seulement de conditions contingentes mais aussi de la structure même
de son être(39).
La présence et l'activité de l'Esprit ne concernent pas seulement
les individus, mais la société et l'histoire, les peuples, les
cultures, les religions. En effet, l'Esprit se trouve à l'origine des
idéaux nobles et des initiatives bonnes de l'humanité en marche: « Par
une providence admirable, il] conduit le cours des temps et rénove la
face de la terre »(40). Le Christ ressuscité « agit désormais dans le
cœur des hommes par la puissance de son Esprit; il n'y suscite pas
seulement le désir du siècle à venir, mais, par là même, anime aussi,
purifie et fortifie ces aspirations généreuses qui poussent la famille
humaine à améliorer ses conditions de vie et à soumettre à cette fin
la terre entière »(41). C'est encore l'Esprit qui répand les «
semences du Verbe », présentes dans les rites et les cultures, et les
prépare à leur maturation dans le Christ(42).
29. Ainsi l'Esprit, qui «souffle où il veut» (Jn 3, 8) et
qui «était déjà à l'œuvre avant la glorification du Christ»(43), lui
qui «remplit le monde et qui, tenant unies toutes choses, a
connaissance de chaque mot» (Sg 1, 7), nous invite à élargir
notre regard pour contempler son action présente en tout temps et en
tout lieu(44). Moi-même, j'ai souvent renouvelé cette invitation et
cela m'a guidé dans mes rencontres avec les peuples les plus divers.
Les rapports de l'Eglise avec les autres religions sont inspirés par
un double respect: «Respect pour l'homme dans sa quête de réponses aux
questions les plus profondes de sa vie, et respect pour l'action de
l'Esprit dans l'homme»(45). La rencontre inter-religieuse d'Assise, si
l'on écarte toute interprétation équivoque, a été l'occasion de redire
ma conviction que «toute prière authentique est suscitée par l'Esprit
Saint, qui est mystérieusement présent dans le cœur de tout homme»(46).
Ce même Esprit a agi dans l'Incarnation, dans la vie, la mort et la
résurrection de Jésus, et il agit dans l'Eglise. Il ne se substitue
donc pas au Christ, et il ne remplit pas une sorte de vide, comme,
suivant une hypothèse parfois avancée, il en existerait entre le
Christ et le Logos. Ce que l'Esprit fait dans le cœur des hommes et
dans l'histoire des peuples, dans les cultures et les religions,
remplit une fonction de préparation évangélique(47) et cela ne peut
pas être sans relation au Christ, le Verbe fait chair par l'action de
l'Esprit, «afin que, homme parfait, il sauve tous les hommes et
récapitule toutes choses en lui»(48).
L'action universelle de l'Esprit n'est pas à séparer de l'action
particulière qu'il mène dans le corps du Christ qu'est l'Eglise. En
effet, c'est toujours l'Esprit qui agit quand il vivifie l'Eglise et
la pousse à annoncer le Christ, ou quand il répand et fait croître ses
dons en tous les hommes et en tous les peuples, amenant l'Eglise à les
découvrir, à les promouvoir et à les recevoir par le dialogue. Il faut
accueillir toutes les formes de la présence de l'Esprit avec respect
et reconnaissance, mais le discernement revient à l'Eglise à laquelle
le Christ a donné son Esprit pour la mener vers la vérité tout entière
(cf. Jn 16, 13).
L'action missionnaire n'en est qu'à ses débuts
30. Notre époque, alors que l'humanité est en mouvement et en
recherche, exige une impulsion nouvelle dans l'action missionnaire
de l'Eglise. Les horizons et les possibilités de la mission
s'étendent et, nous les chrétiens, nous sommes appelés au courage
apostolique, fondé sur la confiance dans l'Esprit. C'est lui le
protagoniste de la mission!
Dans l'histoire de l'humanité, de nombreux tournants marquants ont
stimulé le dynamisme missionnaire, et l'Eglise, guidée par l'Esprit, y
a toujours répondu avec générosité et prévoyance. Et les fruits n'ont
pas manqué. On a célébré récemment le millénaire de l'évangélisation
de la Rus' et des peuples slaves, tandis qu'on s'achemine vers la
célébration du cinq centième anniversaire de l'évangélisation des
Amériques. On a aussi célébré récemment le centenaire des premières
missions de plusieurs pays d'Asie, d'Afrique et d'Océanie. L'Eglise
doit affronter aujourd'hui de autres défis, en avançant vers de
nouvelles frontières tant pour la première mission ad gentes
que pour la nouvelle évangélisation de peuples qui ont déjà reçu
l'annonce du Christ. Il est aujourd'hui demandé à tous les chrétiens,
aux Eglises particulières et à l'Eglise universelle le même courage
que celui qui animait les missionnaires du passé, la même
disponibilité à écouter la voix de l'Esprit.
CHAPITRE IV
LES HORIZONS IMMENSES
DE LA MISSION «AD GENTES»
31. Le Seigneur Jésus a envoyé ses Apôtres à toutes les personnes,
à tous les peuples et en tous lieux de la terre. Dans la personne des
Apôtres, l'Eglise a reçu une mission universelle, qui ne connaît pas
de limites et concerne le salut dans toute sa richesse selon la
plénitude de vie que le Christ est venu nous apporter (cf. Jn
10, 10): elle a été «envoyée pour révéler et communiquer l'amour de
Dieu à tous les hommes et à tous les peuples de la terre»(49).
Cette mission est unique, car elle a une seule origine et une seule
finalité, mais elle comporte des tâches et des activités diverses.
Tout d'abord, il y a l'activité missionnaire que nous appelons la
mission ad gentes, par allusion au décret conciliaire; il s'agit
d'une activité primordiale de l'Eglise, une activité essentielle et
jamais achevée. En effet, l'Eglise «ne peut esquiver la mission
permanente qui est celle de porter l'Evangile à tous ceux—et ils
sont des millions et des millions d'hommes et de femmes—qui ne
connaissent pas encore le Christ rédempteur de l'homme. C'est la tâche
la plus spécifiquement missionnaire que Jésus ait confiée et confie de
nouveau chaque jour à son Eglise»(50).
Une situation religieuse complexe et mouvante
32. Nous nous trouvons aujourd'hui devant des situations
religieuses très diverses et changeantes: les peuples bougent, les
réalités sociales et religieuses, jadis claires et bien définies,
évoluent actuellement et deviennent complexes. Il suffit d'évoquer ici
certains phénomènes tels que l'urbanisation, les migrations massives,
les mouvements de réfugiés, la déchristianisation de pays anciennement
chrétiens , l'influence croissante de l'Evangile et de ses valeurs
dans des pays dont les habitants, en très grande majorité, ne sont pas
chrétiens, sans oublier le foisonnement des messianismes et des sectes
religieuses. Il y a un bouleversement des situations religieuses et
sociales qui rend difficile l'application effective de certaines
distinctions et catégories ecclésiales jusque-là communément utilisées.
Avant même le Concile, on disait de certaines grandes villes ou de
terres chrétiennes qu'elles étaient devenues des «pays de mission» et
la situation ne s'est certainement pas améliorée dans les années qui
ont suivi.
D'autre part, l'activité missionnaire a produit des fruits en
abondance dans toutes les parties du monde de telle sorte qu'il y
existe des Eglises bien implantées, parfois avec tant de solidité et
de maturité qu'elles peuvent à la fois pourvoir aux besoins de leurs
propres communautés et envoyer des évangélisateurs dans d'autres
Eglises et d'autres territoires. De là vient le contraste avec les
régions de chrétienté ancienne qu'il est nécessaire de réévangéliser.
Certains se demandent donc si l'on peut encore parler d'activité
missionnaire spécifique ou de terrains délimités pour cette
activité, ou bien si l'on ne doit pas admettre qu'il existe une
situation missionnaire unique, face à laquelle il y a une unique
mission, partout identique. Il est difficile d'interpréter cette
réalité complexe et changeante par rapport au précepte de
l'évangélisation, comme on le voit déjà dans le «vocabulaire
missionnaire»: par exemple, il y a une certaine hésitation à utiliser
les mots de « missions » et de « missionnaires » que l'on considère
comme dépassés et chargés de résonances historiques négatives; on
préfère se servir du substantif « mission » au singulier et de
l'adjectif « missionnaire » pour qualifier toute activité de l'Eglise.
Cet embarras est le signe d'un changement réel qui présente des
aspects positifs. Ce qu'on appelle le retour ou le «rapatriement» des
missions dans la mission de l'Eglise, l'introduction de
la missiologie dans l'ecclésiologie et l'insertion de
l'une et de l'autre dans le dessein trinitaire du salut, tout cela a
donné un souffle nouveau à cette activité missionnaire, qui n'est plus
conçue comme une tâche marginale de l'Eglise mais intégrée dans le
cœur de sa vie comme un engagement fondamental de tout le Peuple de
Dieu. Il faut néanmoins éviter de courir le risque de ramener au même
niveau des situations très diverses et de réduire, voire de faire
disparaître, la mission et les missionnaires ad gentes. Dire
que toute l'Eglise est missionnaire n'exclut pas l'existence d'une
mission spécifique ad gentes; de même, dire que tous les
catholiques doivent être missionnaires n'exclut pas mais, au
contraire, demande qu'il y ait des « missionnaires ad gentes et
à vie » par une vocation spécifique.
La mission « ad gentes » garde sa valeur
33. A l'intérieur de l'unique mission de l'Eglise, les
différences dans les activités ne naissent pas de raisons intrinsèques
à la mission elle-même mais des circonstances diverses dans lesquelles
elle s'exerce(51). En considérant le monde d'aujourd'hui du point de
vue de l'évangélisation, nous pouvons distinguer trois situations.
Tout d'abord, celle à laquelle s'adresse l'activité missionnaire de
l'Eglise: des peuples, des groupes humains, des contextes socio-culturels
dans lesquels le Christ et son Evangile ne sont pas connus, ou dans
lesquels il n'y a pas de communautés chrétiennes assez mûres pour
pouvoir incarner la foi dans leur milieu et l'annoncer à d'autres
groupes. Telle est, à proprement parler, la mission ad gentes(52).
Il y a ensuite des communautés chrétiennes aux structures
ecclésiales fortes et adaptées, à la foi et à la vie ferventes, qui
rendent témoignage à l'Evangile de manière rayonnante dans leur milieu
et qui prennent conscience du devoir de la mission universelle. En
elles s'exerce l'activité pastorale de l'Eglise.
Il existe enfin une situation intermédiaire, surtout dans les pays
de vieille tradition chrétienne mais parfois aussi dans les Eglises
plus jeunes, où des groupes entiers de baptisés ont perdu le sens de
la foi vivante ou vont jusqu'à ne plus se reconnaître comme membres de
l'Eglise, en menant une existence éloignée du Christ et de son
Evangile. Dans ce cas, il faut une « nouvelle évangélisation » ou une
« réévangélisation».
34. L'activité missionnaire spécifique, ou mission ad gentes,
s'adresse «aux peuples et aux groupes humains qui ne croient pas
encore au Christ», à a ceux qui sont loin du Christ», chez qui
l'Eglise «n'a pas encore été enracinée» (53) et dont la culture n'a
pas encore été imprégnée de l'Evangile(54). Elle se distingue des
autres activités de l'Eglise par le fait qu'elle s'adresse à des
groupes et à des milieux non chrétiens parce que l'annonce de
l'Evangile et la présence de l'Eglise y ont fait défaut ou ont été
insuffisantes. Elle a donc pour caractère propre d'être une action
d'annonce du Christ et de son Evangile, d'édification de l'Eglise
locale et de promotion des valeurs du Royaume. La particularité de
cette mission ad gentes vient de ce qu'elle s'adresse à des
non-chrétiens. Il faut, par conséquent, éviter que cette « tâche plus
spécifiquement missionnaire que Jésus a confiée et de nouveau confie
chaque jour à son Eglise» (55) ne se dissolve dans la mission
d'ensemble du peuple de Dieu tout entier et ne soit, de ce fait,
négligée ou bien oubliée.
Par ailleurs, les frontières de la charge pastorale des fidèles,
de la nouvelle évangélisation et de l'activité missionnaire
spécifique ne sont pas nettement définissables et on ne saurait
créer entre elles des barrières ou une compartimentation rigide. Il
faut, néanmoins, rester tendu vers l'annonce de l'Evangile et la
fondation de nouvelles Eglises dans les peuples et les groupes humains
où il n'y en a pas encore, car telle est la tâche première de l'Eglise,
envoyée à tous les peuples, jusqu'aux extrémités de la terre. Sans la
mission ad gentes, cette dimension missionnaire de l'Eglise
serait privée de sa signification fondamentale et de sa réalisation
exemplaire.
De même, il est à noter qu'il existe une interdépendance
réelle et croissante entre les différentes activités salvifiques de
l'Eglise: chacune exerce une influence sur l'autre, la stimule et lui
vient en aide. Le dynamisme missionnaire suscite des échanges entre
les Eglises et les oriente vers le monde extérieur, avec des
influences positives en tous sens. Les Eglises de vieille tradition
chrétienne, par exemple, aux prises avec la lourde tâche de la
nouvelle évangélisation, comprennent mieux qu'elles ne peuvent être
missionnaires à l'égard des non-chrétiens d'autres pays ou d'autres
continents si elles ne se préoccupent pas sérieusement des non-chrétiens
de leurs pays: l'esprit missionnaire ad intra est un signe très
sûr et un stimulant pour l'esprit missionnaire ad extra, et
réciproquement.
A tous les peuples, malgré les difficultés
35. La mission ad gentes a devant elle une tâche immense qui
n'est certes pas près d'arriver à son terme. Au contraire, tant du
point de vue numérique, avec l'accroissement démographique, que du
point de vue socio-culturel, avec l'apparition de nouveaux types de
relations et de nouveaux contacts comme avec les changements de
situations, elle semble destinée à avoir des horizons encore plus
étendus. La tâche d'annoncer Jésus Christ à tous les peuples s'avère
immense et disproportionnée, compte tenu des forces humaines de
l'Eglise.
Les difficultés semblent insurmontables et pourraient
décourager s'il s'agissait d'une œuvre purement humaine. Certains pays
interdisent aux missionnaires d'entrer chez eux, d'autres interdisent
non seulement l'évangélisation mais aussi les conversions et même le
culte chrétien. Ailleurs, les obstacles sont d'ordre culturel: la
transmission du message évangélique paraît dépourvue d'intérêt ou
incompréhensible; la conversion est perçue comme un abandon de son
peuple et de sa culture.
36. Les difficultés internes ne manquent pas pour le peuple
de Dieu; ce sont même les plus douloureuses. Mon prédécesseur Paul VI
faisait déjà remarquer en premier lieu «le manque de ferveur, d'autant
plus grave qu'il vient du dedans; il se manifeste dans la fatigue et
le désenchantement, la routine et le désintérêt, et surtout le manque
de joie et d'espérance»(56). Les divisions du passé et du présent
entre les chrétiens sont aussi de grands obstacles à l'esprit
missionnaire de l'Eglise(57), la déchristianisation dans certains pays
chrétiens, la diminution des vocations à l'apostolat, les
contre-témoignages de fidèles et de communautés chrétiennes qui ne
suivent pas le modèle du Christ dans leur vie. Mais l'un des motifs
les plus graves du manque d'intérêt pour l'engagement missionnaire est
une mentalité marquée par l'indifférentisme, malheureusement très
répandue parmi les chrétiens, souvent fondée sur des conceptions
théologiques inexactes et imprégnée d'un relativisme religieux qui
porte à considérer que «toutes les religions se valent». Nous pouvons
ajouter - ainsi que le disait le même Pontife - qu'il existe aussi
«des alibis qui peuvent nous détourner de l'évangélisation. Les plus
insidieux sont certainement ceux pour lesquels on prétend trouver
appui dans tel ou tel enseignement du Concile»(58).
A ce sujet, je recommande vivement aux théologiens et aux
professionnels de la presse chrétienne de coopérer toujours davantage
à la mission, afin de bien saisir le sens profond de leur tâche
importante, en suivant la voie droite du sentire cum Ecclesia.
Les difficultés internes et externes ne doivent pas nous rendre
pessimistes ou inactifs. Ce qui compte - ici comme en tout domaine de
la vie chrétienne -, c'est la confiance qui vient de la foi,
c'est-à-dire de la certitude que nous ne sommes pas nous-mêmes les
protagonistes de la mission mais que c'est Jésus Christ et son Esprit.
Nous ne sommes que des collaborateurs et, quand nous avons fait tout
ce qui était en notre pouvoir, nous devons dire: « Nous sommes des
serviteurs inutiles. Nous avons fait ce que nous devions faire » (Lc
17, 10).
Les domaines de la mission « ad gentes »
37. La mission ad gentes n'a pas de limites, en raison du
précepte universel du Christ. On peut néanmoins distinguer différents
domaines dans lesquels elle s'accomplit, de manière à tracer le
tableau réel de la situation.
a) Les territoires
L'activité missionnaire a généralement été définie par rapport à
des territoires précis. Le Concile Vatican II a reconnu la dimension
territoriale de la mission ad gentes(59), importante
aujourd'hui encore pour déterminer les responsabilités, les
compétences et les limites géographiques de l'action. Il est vrai qu'à
une mission universelle doit correspondre une perspective universelle:
l'Eglise, en effet, ne peut accepter que des délimitations
territoriales et des empêchements politiques fassent obstacle à sa
présence missionnaire. Mais il est vrai, également, que l'activité
missionnaire ad gentes, différente de la charge pastorale des
fidèles et de la nouvelle évangélisation des non-pratiquants, s'exerce
dans des territoires et pour des groupes humains bien déterminés.
La multiplication des jeunes Eglises à une époque récente ne doit
pas faire illusion. Dans les territoires confiés à ces Eglises,
surtout en Asie, mais aussi en Afrique, en Amérique latine et en
Océanie, il existe de vastes régions qui n'ont pas été évangélisées:
des peuples entiers et des espaces culturels de grande importance dans
bon nombre de nations, n'ont pas encore été rejoints par l'annonce de
l'Evangile et par la présence d'une Eglise locale(60). Même dans des
pays de tradition chrétienne, il existe des régions placées sous le
régime spécifique de la mission ad gentes, des groupes humains
et des contrées qui n'ont pas été touchés par l'Evangile. Dans ces
pays aussi, ce n'est donc pas seulement une nouvelle évangélisation
qui s'impose, mais, en certains cas, une première évangélisation(61).
Cependant, les situations ne sont pas homogènes. Tout en
reconnaissant que les affirmations qui portent sur les responsabilités
missionnaires de l'Eglise ne sont pas recevables si elles ne sont
authentifiées par un sérieux engagement pour la nouvelle
évangélisation dans les pays de vieille tradition chrétienne, il ne
paraît pas juste de mettre sur le même plan la situation d'un peuple
qui n'a jamais connu Jésus Christ et celle d'un autre qui l'a connu,
accepté puis refusé, tout en continuant à vivre dans une culture qui a
assimilé en grande partie les principes et les valeurs évangéliques.
En ce qui concerne la foi, ce sont deux situations substantiellement
différentes.
Ainsi, le critère géographique, même s'il n'est pas très précis et
s'il est toujours provisoire, sert encore à préciser les frontières
vers lesquelles doit se porter l'activité missionnaire. Il existe des
pays et des aires géographiques et culturelles sans communauté
chrétienne autochtone; ailleurs, ces communautés sont si petites
qu'elles ne constituent pas un signe clair de présence chrétienne; il
peut se faire aussi qu'elles manquent de dynamisme pour évangéliser
leur société ou qu'elles appartiennent à des populations minoritaires
qui ne sont pas intégrées dans la culture nationale dominante. Sur le
continent asiatique en particulier, vers lequel devrait se diriger en
priorité la mission ad gentes, les chrétiens sont en petite
minorité, même si parfois on y constate des mouvements de conversion
significatifs et de remarquables modes de présence chrétienne.
b) Mondes nouveaux et phénomènes sociaux nouveaux
Les transformations rapides et profondes qui caractérisent le monde
d'aujourd'hui, notamment le Sud, exercent une forte influence sur le
cadre de la mission: là où, auparavant, il y avait des situations
humaines et sociales stables, tout se trouve aujourd'hui en mouvement.
Que l'on pense, par exemple, à l'urbanisation et à la croissance
massive des villes, surtout si la pression démographique est plus
forte. D'ores et déjà, dans un bon nombre de pays, plus de la moitié
de la population vit dans des mégapoles où les problèmes humains sont
souvent aggravés par l'anonymat dans lequel se sentent plongées les
multitudes.
Au cours des temps modernes, l'activité missionnaire s'est surtout
déroulée dans des régions isolées, éloignées des centres civilisés et
inaccessibles par suite des difficultés de communication, de langue,
de climat. Aujourd'hui, l'image de la mission ad gentes est
peut-être en train de changer: ses lieux privilégiés devraient être
les grandes cités où apparaissent des mœurs nouvelles et de nouveaux
modèles de vie, de nouvelles formes de culture et de communication
qui, ensuite, influent sur l'ensemble de la population. Il est vrai
que le «choix des plus petits» doit conduire à ne pas ignorer les
groupes humains les plus marginaux ou les plus isolés, mais il n'en
est pas moins vrai que l'on ne peut évangéliser les personnes ou les
petits groupes en négligeant les centres où naît, pour ainsi dire, une
humanité nouvelle avec de nouveaux modèles de développement. L'avenir
des jeunes nations est en train de se forger dans les villes.
En parlant de l'avenir, on ne peut oublier les jeunes qui, dans de
nombreux pays, constituent déjà plus de la moitié de la population.
Comment faire parvenir le message du Christ aux jeunes non chrétiens
qui sont l'avenir de continents entiers? A l'évidence, les moyens
ordinaires de la pastorale ne suffisent plus: il faut des associations
et des institutions, des groupes et des centres de jeunes, des
initiatives culturelles et sociales pour les jeunes. Voilà un domaine
où les Mouvements ecclésiaux modernes trouvent un ample champ d'action.
Parmi les grandes mutations du monde contemporain, les migrations
ont produit un phénomène nouveau: les non-chrétiens arrivent en grand
nombre dans les pays de vieille tradition chrétienne, créant des
occasions nouvelles de contacts et d'échanges culturels, invitant
l'Eglise à l'accueil, au dialogue, à l'assistance, en un mot, à la
fraternité. Parmi les migrants, les réfugiés occupent une place tout à
fait particulière et méritent la plus grande attention. Ils sont
maintenant des millions et des millions dans le monde et ne cessent
d'augmenter: ils ont fui des situations d'oppression politique et de
misère inhumaine, de famine et de sécheresse qui ont pris des
proportions catastrophiques. L'Eglise doit les indure dans le champ de
sa sollicitude apostolique.
Enfin, on peut rappeler les situations de pauvreté, souvent
intolérable, qui se créent dans de nombreux pays et sont fréquemment à
l'origine de migrations massives. Ces situations inhumaines
constituent un défi pour la communauté de ceux qui croient au Christ:
l'annonce du Christ et du Règne de Dieu doit devenir un moyen de
rachat humain pour ces populations.
c) Aires culturelles ou aréopages modernes
Paul, après avoir prêche dans de nombreux endroits, parvient à
Athènes et se rend à l'Aréopage où il annonce l'Evangile en utilisant
un langage adapté et compréhensible dans ce milieu (cf. Ac 17,
22-31). L'Aréopage représentait alors le centre de la culture des
Athéniens instruits et il peut aujourd'hui être pris comme symbole des
nouveaux milieux où l'on doit proclamer l'Evangile.
Le premier aréopage des temps modernes est le monde de la
communication, qui donne une unité à l'humanité en faisant d'elle,
comme on dit, «un grand village». Les médias ont pris une telle
importance qu'ils sont, pour beaucoup de gens, le moyen principal
d'information et de formation; ils guident et inspirent les
comportements individuels, familiaux et sociaux. Ce sont surtout les
nouvelles générations qui grandissent dans un monde conditionné par
les médias. On a peut-être un peu négligé cet aréopage. On privilégie
généralement d'autres moyens d'annonce évangélique et de formation,
tandis que les médias sont laissés à l'initiative des particuliers ou
de petits groupes et n'entrent dans la programmation pastorale que de
manière secondaire. L'engagement dans les médias, toutefois, n'a pas
pour seul but de démultiplier l'annonce. Il s'agit d'une réalité plus
profonde car l'évangélisation même de la culture moderne dépend en
grande partie de leur influence. Il ne suffit donc pas de les utiliser
pour assurer la diffusion du message chrétien et de l'enseignement de
l'Eglise, mais il faut intégrer le message dans cette «nouvelle
culture» créée par les moyens de communication modernes. C'est un
problème complexe car, sans même parler de son contenu, cette culture
vient précisément de ce qu'il existe de nouveaux modes de communiquer
avec de nouveaux langages, de nouvelles techniques, de nouveaux
comportements. Mon prédécesseur Paul VI disait que « la rupture entre
Evangile et culture est sans doute le drame de notre époque »(62); le
domaine de la communication actuelle vient pleinement confirmer ce
jugement.
Il existe, dans le monde moderne, beaucoup d'autres aréopages vers
lesquels il faut orienter l'activité missionnaire de l'Eglise. Par
exemple, l'engagement pour la paix, le développement et la libération
des peuples, les droits de l'homme et des peuples, surtout ceux des
minorités, la promotion de la femme et de l'enfant, la sauvegarde de
la création, autant de domaines à éclairer par la lumière de
l'Evangile.
En outre, il faut rappeler le très vaste aréopage de la culture, de
la recherche scientifique, des rapports internationaux qui favorisent
le dialogue et conduisent à de nouveaux projets de vie. Il faut être
attentif à ces réalités modernes et y attacher de l'importance. Les
hommes ont le sentiment d'être comme des marins sur la mer de la vie,
appelés à une unité et à une solidarité toujours plus grandes. Les
solutions des problèmes posés par l'existence doivent être étudiées,
discutées, mises à l'épreuve avec le concours de tous. Voilà pourquoi
les organismes et les rassemblements internationaux prennent toujours
plus d'importance dans de nombreux secteurs de la vie humaine, de la
culture à la politique, de l'économie à la recherche. Les chrétiens
qui vivent et travaillent à ce niveau international se rappelleront
toujours qu'ils doivent témoigner de l'Evangile.
38. Notre époque est tout à la fois dramatique et fascinante.
Tandis que, d'un côté, les hommes semblent rechercher ardemment la
prospérité matérielle et se plonger toujours davantage dans le
matérialisme de la consommation, d'un autre côté, on voit surgir une
angoissante quête du sens, un besoin d'intériorité, un désir
d'apprendre des formes et des méthodes nouvelles de concentration et
de prière. Dans les cultures imprégnées de religiosité, mais aussi
dans les sociétés sécularisées, on recherche la dimension spirituelle
de la vie comme antidote à la déshumanisation. Le phénomène que l'on
nomme «retour du religieux» n'est pas sans ambiguïté, mais il contient
un appel. L'Eglise a un immense patrimoine spirituel à offrir à
l'humanité dans le Christ qui se proclame a la Voie, la Vérité et la
Vie» (Jn 14, 6). C'est la voie chrétienne qui mène à la
rencontre de Dieu, à la prière, à l'ascèse, à la découverte du sens de
la vie. Voilà encore un aréopage à évangéliser.
Fidélité au Christ et promotion de la liberté humaine
39. Toutes les formes de l'activité missionnaire sont marquées par
la conscience que l'on favorise la liberté de l'homme en lui annonçant
Jésus Christ. L'Eglise doit être fidèle au Christ, dont elle est le
corps et dont elle poursuit la mission. Il est nécessaire qu'elle «
suive la même route que le Christ, la route de la pauvreté, de
l'obéissance, du service et de l'immolation de soi jusqu'à la mort,
dont il est sorti victorieux par sa résurrection»(63). L'Eglise doit
donc tout faire pour déployer sa mission dans le monde et atteindre
tous les peuples; elle en a aussi le droit, qui lui a été donné par
Dieu pour la mise en œuvre de son plan. La liberté religieuse, parfois
encore limitée ou restreinte, est la condition et la garantie de
toutes les libertés qui fondent le bien commun des personnes et des
peuples. Il faut souhaiter que la véritable liberté religieuse soit
accordée à tous en tout lieu, et l'Eglise s'y emploie dans les
différents pays, surtout dans les pays à majorité catholique où elle a
une plus grande influence. Cependant, il ne s'agit pas d'une question
de religion de la majorité ou de la minorité, mais bien d'un droit
inaliénable de toute personne humaine.
D'autre part, l'Eglise s'adresse à l'homme dans l'entier respect de
sa liberté (64): la mission ne restreint pas la liberté, mais elle la
favorise. L'Eglise propose, elle n'impose rien: elle respecte
les personnes et les cultures, et elle s'arrête devant l'autel de la
conscience. A ceux qui s'opposent, sous les prétextes les plus variés,
à son activité missionnaire, l'Eglise répète: Ouvrez les portes au
Christ!
Je m'adresse à toutes les Eglises particulières, jeunes et
anciennes. Le monde est en train de s'unifier toujours davantage
l'esprit de l'Evangile doit conduire à surmonter les barrières des
cultures, des nationalismes, écartant toute fermeture. Benoît XV
donnait déjà cet avertissement aux missionnaires de son époque: ne
jamais «oublier sa dignité personnelle au point de penser davantage à
sa patrie terrestre qu'à celle du ciel»(65). La même recommandation
vaut aujourd'hui pour les Eglises particulières: ouvrez les portes aux
missionnaires, car «toute Eglise particulière qui se couperait
volontairement de l'Eglise universelle perdrait sa référence au
dessein de Dieu; elle s'appauvrirait dans sa dimension ecclésiale»(66).
Orienter l'attention vers le Sud et vers l'Est
40. L'activité missionnaire représente aujourd'hui encore le plus
grand des défis pour l'Eglise. Tandis que nous nous approchons de la
fin du deuxième millénaire de la Rédemption, il devient toujours plus
évident que les nations qui n'ont pas encore reçu la première annonce
du Christ constituent la majeure partie de l'humanité. Le bilan de
l'activité missionnaire des temps modernes est certes positif:
l'Eglise a été établie sur tous les continents, et même la majorité
des fidèles et des Eglises particulières ne se trouve plus aujourd'hui
dans la vieille Europe, mais sur les continents que les missionnaires
ont ouverts à la foi.
Il demeure, toutefois, que les «extrémités de la terre» où l'on
doit porter l'Evangile reculent toujours davantage et la parole de
Tertullien, selon laquelle l'Evangile a été annoncé à toute la terre
et à tous les peuples(67), est bien loin de se vérifier dans les faits:
la mission ad gentes n'en est encore qu'à ses débuts. De
nouveaux peuples font leur entrée sur la scène mondiale et ils ont le
droit, eux aussi, de recevoir l'annonce du salut. La croissance
démographique du Sud et de l'Est, dans des pays non chrétiens, fait
augmenter continuellement le nombre des personnes qui ignorent la
Rédemption opérée par le Christ.
Il faut orienter l'attention missionnaire vers les aires
géographiques et vers les milieux culturels qui sont restés à l'écart
de l'influence de l'Evangile. Tous ceux qui croient au Christ doivent
éprouver, comme partie intégrante de leur foi, le zèle apostolique de
transmettre aux autres la joie et la lumière de la foi. Ce zèle doit
devenir pour ainsi dire une faim et une soif de faire connaître le
Seigneur, dès lors que le regard se porte sur les horizons immenses du
monde non chrétien.
CHAPITRE V
LES VOIES DE LA MISSION
41. « L'activité missionnaire n'est rien d'autre, elle n'est rien
de moins que la manifestation du dessein de Dieu, son épiphanie et sa
réalisation dans le monde et son histoire, dans laquelle Dieu conduit
clairement à son terme, au moyen de la mission, l'histoire du salut
»(68). Quels sont les chemins suivis par l'Eglise pour arriver à ce
résultat?
La mission est une réalité globale, mais complexe, qui s'accomplit
de différentes manières dont certaines ont une importance particulière
dans la situation actuelle de l'Eglise et du monde.
La première forme d'évangélisation est le témoignage
42. L'homme contemporain croit plus les témoins que les
maitres(69), l'expérience que la doctrine, la vie et les faits que les
théories. Première forme de la mission, le témoignage de la vie
chrétienne est aussi irremplaçable. Le Christ, dont nous continuons la
mission, est le « témoin» par excellence (cf. Ap 1, 5; 3, 14)
et le modèle du témoignage chrétien. L'Esprit Saint accompagne
l'Eglise dans son cheminement et l'associe au témoignage qu'Il rend au
Christ (cf. Jn 15, 26-27).
La première forme de témoignage est la vie même du missionnaire,
de la famille chrétienne et de la communauté ecclésiale, qui rend
visible un nouveau mode de comportement. Le missionnaire qui, malgré
toutes ses limites et ses imperfections humaines, vit avec simplicité
à l'exemple du Christ est un signe de Dieu et des réalités
transcendantes. Mais tous dans l'Eglise, en s'efforçant d'imiter le
divin Maitre, peuvent et doivent donner ce témoignage(70); dans bien
des cas, c'est la seule façon possible d'être missionnaire.
Le témoignage évangélique auquel le monde est le plus sensible est
celui de l'attention aux personnes et de la charité envers les pauvres,
les petits et ceux qui souffrent. La gratuité de cette attitude et de
ces actions, qui contrastent profondément avec l'égoïsme présent en
l'homme, suscite des interrogations précises qui orientent vers Dieu
et vers l'Evangile. De même, l'engagement pour la paix, la justice,
les droits de l'homme, la promotion de la personne humaine est un
témoignage évangélique dans la mesure où il est une marque d'attention
aux personnes et où il tend vers le développement intégral de
l'homme(71).
43. Les chrétiens et les communautés chrétiennes sont profondément
intégrés à la vie de leurs peuples, et ils sont des signes
évangéliques par la fidélité à leur patrie, à leur peuple, à leur
culture nationale, tout en gardant la liberté que le Christ leur a
acquise. Le christianisme est ouvert à la fraternité universelle,
parce que tous les hommes sont fils du même Père et frères dans le
Christ.
L'Eglise est appelée à rendre son témoignage au Christ en prenant
des positions courageuses et prophétiques face à la corruption du
pouvoir politique ou économique; en ne recherchant ni la gloire ni les
biens matériels; en utilisant ce qu'elle possède pour servir les plus
pauvres, et en imitant la simplicité de la vie du Christ. L'Eglise et
les missionnaires doivent donner également le témoignage de l'humilité,
d'abord envers eux-mêmes, en devenant capables d'un examen de
conscience au niveau personnel et communautaire, afin de corriger dans
leurs comportements ce qui s'oppose à l'Evangile et défigure le visage
du Christ.
La première annonce du Christ Sauveur
44. L'annonce a, en permanence, la priorité dans la mission.
L'Eglise ne peut se soustraire au mandat explicite du Christ, elle ne
peut pas priver les hommes de la Bonne Nouvelle qu'ils sont aimés de
Dieu et sauvés par lui. « L'évangélisation contiendra aussi toujours -
base, centre et sommet à la fois de son dynamisme - une claire
proclamation que, en Jésus Christ ...], le salut est offert à tout
homme, comme don de grâce et miséricorde de Dieu »(72). Toutes les
formes de l'activité missionnaire tendent à cette proclamation qui
révèle et introduit dans le mystère caché depuis les siècles et
dévoilé dans le Christ (cf. Ep 3, 3-9; Col 1, 25-29),
mystère qui est au cœur de la mission et de la vie de l'Eglise, et qui
forme le pivot de toute l'évangélisation.
Dans la réalité complexe de la mission, la première annonce a un
rôle central et irremplaçable parce qu'elle introduit «dans le mystère
de l'amour de Dieu, qui appelle à nouer des rapports personnels avec
lui dans le Christ»(73) et qu'elle ouvre la voie à la conversion. La
foi naît de l'annonce et toute communauté ecclésiale tire son origine
et sa vie de la réponse personnelle de chaque fidèle à cette
annonce(74). De même que l'économie du salut est centrée sur le
Christ, de même l'activité missionnaire tend à la proclamation de son
mystère.
L'annonce a pour objet le Christ crucifié, mort et ressuscité: en
lui s'accomplit la pleine et authentique libération du mal, du péché
et de la mort; en lui, Dieu donne la «vie nouvelle», divine et
éternelle. Telle est la Bonne Nouvelle qui transforme l'homme et
l'histoire de l'humanité et que tous les peuples ont le droit de
connaître. Cette annonce doit être faite dans le contexte de la vie de
l'homme et des peuples qui la reçoivent. Elle doit également être
faite avec une attitude d'amour et d'estime envers celui qui écoute,
dans un langage concret et adapté aux circonstances. Dans cette
annonce, l'Esprit est à l'œuvre et instaure une communion entre le
missionnaire et les auditeurs, ce qui est possible dans la mesure où
ils communient entre eux, par le Christ, avec le Père(75).
45. L'annonce n'est jamais une action personnelle, car elle est
faite en union avec toute la communauté ecclésiale. Le missionnaire
est présent et agit en vertu d'un mandat reçu et, même s'il est seul,
il est rattaché par des liens invisibles mais profonds à l'activité
évangélisatrice de toute l'Eglise(76). Tôt ou tard, les auditeurs
entrevoient derrière lui la communauté qui l'a envoyé et le soutient.
L'annonce est animée par la foi, qui donne au missionnaire de
l'enthousiasme et de la ferveur. Pour définir cette attitude, comme on
l'a déjà dit, les Actes emploient le terme parrhesia qui
signifie parler avec hardiesse et courage; ce terme se trouve dans
saint Paul: « Notre Dieu nous a accordé de prêcher en toute hardiesse
devant vous l'Evangile de Dieu, au milieu d'une lutte pénible» (1
Th 2, 2). «Priez aussi pour moi, afin qu'il me soit donné d'ouvrir
la bouche pour parler et d'annoncer hardiment le Mystère de l'Evangile,
dont je suis l'ambassadeur dans mes chaînes obtenez-moi la hardiesse
d'en parler comme je le dois» (Ep 6, 19-20).
Dans l'annonce du Christ aux non-chrétiens, le missionnaire est
convaincu qu'il existe déjà, tant chez les individus que chez les
peuples, grâce à l'action de l'Esprit, une attente, même inconsciente,
de connaître la vérité sur Dieu, sur l'homme, sur la voie qui mène à
la libération du péché et de la mort. L'enthousiasme à annoncer le
Christ vient de la conviction que l'on répond à cette attente; c'est
pourquoi le missionnaire ne se décourage pas ni ne renonce à son
témoignage, même s'il est appelé à manifester sa foi dans un milieu
hostile ou indifférent. Il sait que l'Esprit du Père parle en lui (cf.
Mt 10, 17-20; Lc 12, 11-12) et il peut redire avec les
Apôtres: «Nous sommes témoins de ces choses, nous et l'Esprit Saint» (Ac
5, 32). Il sait qu'il n'annonce pas une vérité humaine, mais la
«Parole de Dieu», qui a une puissance intrinsèque et mystérieuse (cf.
Rm 1, 16).
La preuve suprême est le don de la vie jusqu'à l'acceptation de la
mort pour témoigner de la foi au Christ. Comme toujours dans
l'histoire chrétienne, les «martyrs», c'est-à-dire les témoins, sont
nombreux et ils sont indispensables à la marche de l'Evangile. A notre
époque aussi, il en est beaucoup: évêques, prêtres, religieux et
religieuses, laïcs, parfois héros inconnus, qui donnent leur vie en
témoignage de la foi. Ce sont eux les messagers et les témoins par
excellence.
Conversion et baptême
46. L'annonce de la Parole de Dieu est ordonnée à laconversion
chrétienne, c'est-à-dire à l'adhésion pleine et sincère au Christ
et à son Evangile par la foi. La conversion est un don de Dieu, une
action de la Trinité: c'est l'Esprit qui ouvre les portes des cœurs
afin que les hommes puissent croire au Seigneur et « le confesser » (1
Co 12, 3). De celui qui s'approche de lui par la foi, Jésus dit:
«Nul ne peut venir à moi, si le Père qui m'a envoyé ne l'attire» (Jn
6, 44).
La conversion s'exprime dès le début par une foi totale et radicale
qui ne pose ni limites ni délais au don de Dieu. En même temps, elle
déclenche un processus dynamique et permanent pour l'existence entière,
exigeant un passage continu de la «vie selon la chair» à la «vie selon
l'Esprit » (cf. Rm 8, 3-13). La conversion signifie que l'on
accepte, par une décision personnelle, la seigneurie salvifique du
Christ et que l'on devient son disciple.
L'Eglise appelle tout le monde à cette conversion, à l'exemple de
Jean-Baptiste qui préparait les chemins du Seigneur en « proclamant un
baptême de repentir pour la rémission des péchés » (Mc 1, 4),
et à l'exemple du Christ lui-même qui, « après que Jean eut été livré,
vint en Galilée, proclamant l'Evangile de Dieu et disant: "Le temps
est accompli et le Royaume de Dieu est tout proche; convertissez-vous
et croyez à l'Evangile" » (Mc 1, 14-15).
Aujourd'hui, l'appel à la conversion que les missionnaires
adressent aux non-chrétiens est mis en question ou passé sous silence.
On y voit un acte de «prosélytisme»; on dit qu'il suffit d'aider les
hommes à être davantage hommes ou plus fidèles à leur religion, qu'il
suffit d'édifier des communautés capables d'œuvrer pour la justice, la
liberté, la paix, la solidarité. Mais on oublie que toute personne a
le droit d'entendre la Bonne Nouvelle de Dieu, qui se fait connaître
et qui se donne dans le Christ, afin de réaliser pleinement sa
vocation. La grandeur de cet événement est mise en relief par les
paroles de Jésus à la Samaritaine: «Si tu savais le don de Dieu»,
comme aussi par le désir inconscient mais ardent de la femme: «
Seigneur, donne-moi cette eau, afin que je n'aie plus soif » (Jn
4, 10. 15).
47. Les Apôtres, poussés par l'Esprit Saint, invitaient tous les
hommes à changer de vie, à se convertir et à recevoir le baptême.
Aussitôt après l'événement de la Pentecôte, Pierre s'adressa à la
foule de manière convaincante: « D'entendre cela, ils eurent le cœur
transpercé et ils dirent à Pierre et aux Apôtres: "Frères, que
devons-nous faire?". Pierre leur répondit: "Convertissez-vous,
et que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus Christ pour la
rémission de ses péchés, et vous recevrez alors le don du
Saint-Esprit" » (Ac 2, 37-38). Et il baptisa en ce jour environ
trois mille personnes. Pierre encore, après la guérison de l'impotent
parla à la foule et répéta: « Convertissez-vous donc et revenez
à Dieu afin que vos péchés soient effacés!» (Ac 3, 19).
La conversion au Christ est liée au baptême, non seulement dans la
pratique de l'Eglise mais parce que c'est la volonté du Christ, qui a
demandé de faire des disciples de toutes les nations et de les
baptiser (cf. Mt 28, 19), et aussi en raison de l'exigence
intrinsèque de recevoir la plénitude de la vie en lui: « En vérité, en
vérité, je te le dis - déclare Jésus à Nicodème -, à moins de naître
d'eau et d'Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu » (Jn
3, 5). Le baptême en effet nous fait naître à la vie d'enfants de Dieu;
il nous unit à Jésus Christ; il nous confère l'onction dans l'Esprit
Saint. Le baptême n'est pas seulement le sceau de la conversion, un
signe extérieur qui la fait voir et l'atteste, c'est le sacrement qui
signifie et opère cette nouvelle naissance dans l'Esprit crée des
liens réels et indissolubles avec la Trinité, rend membres du Corps du
Christ qui est l'Eglise.
Il faut rappeler tout cela, car certains, précisément là où
s'exerce la mission ad gentes, tendent à dissocier la
conversion au Christ et le baptême, jugeant que celui-ci n'est pas
nécessaire. Il est vrai que, dans tel ou tel milieu, on observe des
conditionnements sociologiques du baptême qui en obscurcissent la
véritable signification de foi. Divers facteurs historiques et
culturels en sont la cause: il faut les faire disparaître là où ils
subsistent encore, afin que le sacrement de la régénération
spirituelle apparaisse dans toute sa valeur; c'est le devoir des
communautés ecclésiales locales de s'y employer. Il est vrai également
qu'un certain nombre de personnes déclarent avoir intérieurement donné
leur foi au Christ et à son message, sans pour autant vouloir
s'engager sacramentellement parce que, à cause de leurs préjugés et
des fautes des chrétiens elles ne parviennent pas à percevoir la vraie
nature de l'Eglise, mystère de foi et d'amour(77). Je voudrais
encourager ces personnes à s'ouvrir pleinement au Christ, en leur
rappelant que si elles se sentent attirées par le Christ, c'est lui
qui a voulu l'Eglise comme le « lieu » où elles peuvent effectivement
le rencontrer. En même temps, j'invite les fidèles et les communautés
chrétiennes à témoigner authentiquement du Christ par leur vie
nouvelle.
Certes, tout converti est un don fait à l'Eglise et représente pour
elle une grave responsabilité, non seulement parce qu'il faut le
préparer au baptême par le catéchuménat et poursuivre ensuite son
instruction religieuse, mais parce que, surtout s'il s'agit d'un
adulte, il apporte une sorte d'énergie nouvelle, l'enthousiasme de la
foi, le désir de trouver dans l'Eglise même l'Evangile vécu. Il serait
deçu si, une fois entré dans la communauté ecclésiale, il y trouvait
une vie sans ferveur et sans signe de renouvellement. Nous ne pouvons
pas prêcher la conversion sans nous convertir nous-mêmes chaque jour.
Fondation d'Eglises locales
48. La conversion et le baptême introduisent dans l'Eglise, là où
elle existe déjà, ou entraînent la constitution de nouvelles
communautés qui proclament que Jésus est Sauveur et Seigneur. Cela
fait partie du dessein de Dieu, à qui il a plu «d'appeler les hommes à
participer à sa vie non pas seulement individuellement sans aucun lien
les uns avec les autres, mais de les constituer en un peuple dans
lequel ses enfants, qui étaient dispersés, seraient rassemblés dans
l'unité»(78).
La mission ad gentes a comme objectif de fonder des
communautés chrétiennes, d'amener des Eglises à leur pleine maturité.
C'est le but premier et spécifique de l'activité missionnaire et on ne
peut pas dire qu'il soit atteint tant qu'on n'a pas réussi à édifier
une nouvelle Eglise particulière vivant normalement dans son cadre
naturel. Le décret Ad gentes parle amplement de cela(79) et,
après le Concile, on a assisté au développement d'un courant
théologique soulignant que tout le mystère de l'Eglise est contenu
dans chaque Eglise particulière, à condition que celle-ci ne s'isole
pas mais demeure en communion avec l'Eglise universelle et devienne, à
son tour, missionnaire. Il s'agit là d'une œuvre importante et de
longue haleine dont il est difficile de préciser les étapes où prend
fin l'action proprement missionnaire et où l'on passe à l'activité
pastorale. Mais certains points doivent rester clairs.
49. Avant tout, il est nécessaire de chercher à établir partout des
communautés chrétiennes qui soient des «signes de la présence de Dieu
dans le monde»(80) et qui croissent jusqu'à devenir des Eglises.
Malgré le grand nombre des diocèses, il y a encore de vastes zones où
les Eglises locales sont entièrement absentes ou insuffisantes, compte
tenu de la grande étendue du territoire ainsi que de la densité de la
population. Un important travail d'implantation et de développement de
l'Eglise reste à faire. Cette phase de l'histoire ecclésiale, qu'on
appelle plantatio Ecclesiae, n'est pas terminée, au contraire
elle est encore à entreprendre dans bien des groupements humains.
La responsabilité de cette tâche incombe à l'Eglise universelle et
aux Eglises particulières, à tout le Peuple de Dieu et à toutes les
forces missionnaires. Toute Eglise, même si elle n'est composée que de
nouveaux convertis, est missionnaire par sa nature; elle est
évangélisée et évangélisatrice. La foi doit toujours être présentée
comme don de Dieu qu'il faut vivre en communauté (familles, paroisses,
associations) et qui doit rayonner à l'extérieur par le témoignage de
la vie et celui de la parole. L'action évangélisatrice de la
communauté chrétienne, d'abord sur son territoire et ensuite ailleurs
comme participation à la mission universelle, est le signe le plus
clair de la maturité de la foi. Il faut convertir radicalement son
état d'esprit pour devenir missionnaire, et cela vaut pour les
personnes comme pour les communautés. Le Seigneur appelle toujours à
sortir de soi-même, à partager avec les autres les biens que nous
avons, en commençant par le plus précieux, celui de la foi. C'est à la
lumière de cet impératif missionnaire qu'on devra apprécier la valeur
des organismes, des mouvements, des paroisses et des œuvres
d'apostolat de l'Eglise. C'est seulement en devenant missionnaire que
la communauté chrétienne pourra dépasser ses divisions et ses tensions
internes et retrouver son unité et la vigueur de sa foi.
Les forces missionnaires provenant d'autres Eglises et d'autres
pays doivent agir en communion avec les éléments locaux pour le
développement de la communauté chrétienne. Il leur revient en
particulier—toujours suivant les directives des évêques et en
collaboration avec les responsables locaux—de promouvoir la diffusion
de la foi et l'expansion de l'Eglise dans des milieux et dans des
groupes non chrétiens, de communiquer un souffle missionnaire aux
Eglises locales, en sorte que la préoccupation pastorale soit toujours
liée au souci de la mission ad gentes. Ainsi, chaque Eglise
fera vraiment sienne la sollicitude du Christ, le Bon Past |